[Interview] DRØME

Encourager la découverte a toujours été au cœur de notre processus éditorial. Évoluant dans un écosystème laissant rarement la place aux nouveaux venus, sans étiquettes ni soutiens forts, il nous semble important, à notre petite échelle d’indépendants, de prendre le contrepied de cette situation et de donner à notre très humble niveau la parole à ces créateurs de l’ombre, attentifs aux retours et aux ressentis que nous serions en mesure de leur émettre. S’il nous est bien impossible de répondre favorablement à tous, une réalité à laquelle nos confrères indés sont également confrontés, il nous apparaît essentiel en cette période de grands questionnements quant au devenir de la culture d’apporter un écho solidaire et bienveillant à nombre de ces activistes passionnés et fiers de leur singularité. À celles et ceux qui nous offrent chaque jour, gratuitement et sans rien attendre en retour, un peu de leur âme, de leur sensibilité et de leur réflexion sur le monde. Alors aujourd’hui, nous vous faisons découvrir l’artiste toulousain DRØME alias Florent Dupouy, guitariste et producteur ambient. C’est à l’occasion de la sortie de son premier EP ce vendredi, dont il nous offre d’ailleurs l’écoute en avant-première ce jour, que nous avons échangé avec lui ; sur son parcours de musicien et sur la relation qu’il entretient avec les musiques instrumentales et incarnées au chant. À la croisée de l’ambient, de la dream pop et du shoegaze, l’identité musicale de DRØME vous sera d’autant plus familière après la lecture de cette belle entrevue qu’il nous a accordée.

  • Florent, je te propose de commencer par les présentations. Quel est ton histoire, ton parcours de musicien jusqu’à DRØME aujourd’hui ?

Merci de m’accorder cette interview. J’ai vécu une bonne partie de ma vie au pied des Pyrénées non loin de Tarbes. J’ai eu la chance de grandir au milieu de la nature, où très vite j’ai pu profiter d’une grande liberté. Quand tu grandis dans un endroit qui t’offre de la perceptive, où tout est découverte, l’art fait partie de ton quotidien. Ma mère m’a très vite donné le goût de la musique, il y avait toujours un vieux vinyle qui tournait en fond dans le salon. Déjà petit, j’étais très proche de mon oncle, musicien et éditeur de méthode de guitare, qui durant toute ma jeunesse m’a bercé d’histoires sur le monde de la musique, tout en me jouant des morceaux de Muddy Waters, un de ses artistes préférés.

J’ai donc eu naturellement une attirance très forte pour la musique, mais sans jamais vraiment pratiquer. Puis vers l’âge de 20 ans, de retour d’un séjour chez mon oncle, j’ai décidé de me lancer dans l’apprentissage de la guitare. En m’améliorant au fil des années, j’ai souhaité aller plus loin et jouer en groupe. J’ai joué pendant 5 années au sein Pearblossom Highway, un groupe de rock psychédélique avec lequel on a sorti 3 EPs et dont un autre n’est jamais sorti (oups), puis j’ai tenu la basse et le clavier quelque temps pour Fill.e un groupe de rap/noise rock. J’ai pris plaisir dans tous ces projets, mais j’ai eu le besoin de me retrouver face à moi-même dans un projet solo. L’effervescence du groupe vous porte, mais parfois, surtout pour les personnalités un peu plus réservées comme la mienne, il peut vous restreindre dans votre créativité. J’avais besoin de sortir ces sons que j’avais en tête et c’est comme ça qu’est né DRØME.

  • Ton nom d’artiste, il résonne fortement avec le drone ; cette musique électronique expérimentale qui emprunte beaucoup au bourdonnement répété et tenu de sons et d’harmonies. Comment est né ton attachement à ce genre musical ? Te souviens-tu des premières portes d’entrée dans cet univers sonore ?

Étant un grand fan de rock psychédélique et de shoegaze, c’est de fil en aiguille que j’ai découvert le drone. J’aime la musique répétitive et le fait de construire un morceau autour de quelque chose de simple, un riff, une ligne de basse. Ce n’est pas le drone qui définit ma musique (en tout cas pour l’instant), mais elle m’influence dans ma manière de l’appréhender. Plus j’avance en âge, plus j’ai l’impression que ma musique se diversifie dans ces orientations. Je m’inspire de beaucoup d’univers pour réussir à définir les contours du mien. J’aime cette liberté dans la création.

  • Aucun lien fortuit d’ailleurs avec le département de La Drôme ?

Haha et non. Bien que j’aime beaucoup ce coin de la France, la terre d’origine de Drøme ne se situe pas là-bas. Quand j’ai commencé ce projet, je travaillais beaucoup la nuit, ce qui te donne une perspective bien différente des choses et des sensations. Seules quelques lumières te tiennent compagnie pendant que la majorité des gens qui t’entourent dorment déjà et j’avais toujours la sensation dans ces moments de création que le temps avait pris une autre dimension.

J’avais envie que ma musique matérialise cette ambiance, et nous raconte une histoire qui mêle le rêve et le cauchemar, l’imaginaire et la réalité. J’ai toujours été attiré par les pays scandinaves et au fur et à mesure que je me suis intéressé à leur culture je suis tombé sur ce mot « drømme » (qui signifie « songes » en danois). J’ai, de suite, trouvé que ça sonnait super bien, mais le nom était déjà pris par un autre groupe. J’ai donc pris la liberté d’y enlever un « m ».

  • Ta musique fait l’usage récurrent de motifs, de boucles réverbérées de guitares et de claviers. Comment travailles-tu ces motifs ?

Lorsque je compose, j’aime bien partir sur de longues impros sur mon clavier ou ma guitare et laisser tourner jusqu’à trouver quelque chose qui me plaise. À ce stade je ne me mets aucune contrainte, je joue ce qu’il me vient sur l’instant. Je sors de la structure pour trouver le cœur, l’âme du morceau. Une fois que je l’ai trouvé, je développe jusqu’à construire tout un ensemble d’arrangements.

Dans ces moments-là, j’ai aussi ma Holy Grail (reverb) enclenchée en permanence. Elle m’aide bien lorsque je travaille mes riffs, le casque greffé sur la tête, car elle me met dans une sorte de bulle qui me fait voyager et qui m’inspire énormément.

  • Comment qualifierais-tu ta relation à l’objet numérique, au digital aujourd’hui en lien avec ta manière de composer et d’interpréter ta musique ? Pourrais-tu te passer de l’outil informatique pour jouer tes titres ?

Le travail de composition avec l’objet numérique est assez nouveau pour moi. J’aime toutes les possibilités que ça offre, j’ai l’impression de pouvoir explorer à l’infini, c’est assez fou. Il y a aussi un côté très pratique, très compact et le petit plus c’est que je peux faire de la musique sans déranger mes si « chers voisins » juste avec mon casque.
Bien que cela m’a permis de développer cet EP, cette technologie a aussi les défauts de ses qualités. Il m’est souvent apparu que cette multiplicité de possibilités pouvait me faire tomber dans une sorte de consumérisme de sons et il a fallu parfois que je me recentre et que je me retrouve dans ce chaos des possibles.
Étant seul pour le moment à porter ce projet, l’outil informatique me permet de me démultiplier, mais je compte bien à terme m’entourer d’autres musiciens pour faire vivre ce projet et aussi pour préserver ma santé mentale haha.

  • Si je devais deviner ton processus compositionnel, du moins pour les titres instrumentaux de ton EP, je parlerais avant tout d’un habile jeu de couches sonores superposées comme un mille-feuille sonore. Est-ce fidèle à la réalité ?

Tu as bien deviné, car c’est exactement le cas. J’aime le fait de partir d’une idée simple, épurée et ensuite d’y rajouter des nappes, des accords, des textures… C’est la phase de composition que je trouve la plus cool. Dans ces moments, j’ai vraiment le sentiment de créer quelque chose, où qu’en tout cas quelque chose émerge.
J’empile, j’enlève aussi, je fais plein de tests pour voir ce que ça donne, mais toujours dans un souci de cohérence et de narration.
Dans mes morceaux, il faut que l’ensemble raconte une histoire qui fasse voyager l’auditeur et que chacun puisse y trouver son interprétation en laissant libre cours à son imagination.

  • Tu qualifies ta musique d’électro-ambient. Cette dimension atmosphérique est d’une certaine manière insaisissable, abstraite même, comment l’installes-tu au cœur de tes compositions ?

J’essaye dans mon processus de création d’être le plus libre possible. Ma musique reflète à la fois qui je suis, mais aussi un ressenti à un instant T. Ce côté atmosphérique vient assez naturellement dans mon processus de composition, j’adore le shoegaze, l’ambient, le psyché ; ça m’a nourri pendant des années donc c’est plus évident pour moi.
Ce côté insaisissable, je l’affectionne particulièrement. Laisser parler son imaginaire en écoutant un morceau ou même juste un son, c’est qui m’anime dans la musique. J’aime me sentir dans une sorte de nid douillet lorsque j’écoute un morceau ou le compose. Bon, j’aime aussi ressentir plein d’autres sensations, mais en ce moment celle-ci me fait du bien. J’aime aussi l’accident dans la compo, ça aussi c’est insaisissable et c’est bien comme ça !

  • Il y a également un bel imaginaire que tu défends sur ce disque, quelque chose de très connecté à l’aérien. On ressent chez toi une attirance forte pour le cosmos, pour l’espace. As-tu toujours été curieux de ce monde au-delà de notre planète ? DRØME, c’est ta contribution à l’imaginaire spatial ?

Oui j’ai toujours été attiré par l’espace, j’adore contempler le ciel et m’imaginer tout ce qu’il peut se passer au-dessus de nos têtes. J’ai eu la chance de grandir dans de grands espaces et je me suis senti parfois comprimé, aspiré par la ville dans laquelle je vis aujourd’hui. C’est souvent en levant les yeux au ciel que j’avais l’impression de pouvoir souffler. Et cet espace infini me fascine, car on ne peut pas y mettre de barrières, excepté celles que l’on se met dans nos têtes et je trouve ça génial. Ça met aussi en évidence le fait que l’homme ne peut pas tout contrôler et c’est tant mieux ! DRØME, c’est en effet ma « petite » contribution à l’imaginaire spatial.

  • Sur ce premier EP, tu présentes à la fois des titres instrumentaux très aériens (« Air », « Lunar »…) quand sur d’autres tu donnes de la voix, sur des titres relativement plus sombres et rock (« Delayed », « Talking to the Moon »…). Il m’apparaît que ce sont deux exercices finalement assez différents : comment as-tu travaillé le lien entre ces deux temporalités au sein d’un même disque ?

C’est clair que ce sont des exercices assez différents, mais lier les deux est venu assez naturellement en fait. J’aime les contrastes quand j’écoute un album. Cela donne de l’authenticité dans la création et cela s’inscrit dans les couches que je superpose en leur donnant un relief particulier. Cela permet aussi, de manière brutale parfois, de ramener l’auditeur sur terre. De créer un paradoxe entre notre volonté de s’évader et notre encrage au sol.
J’ai travaillé ces deux temporalités en les appréciant sur un même angle, l’humain. Mais toujours en gardant ma patte, et dans ce souci de cohérence qui fait que l’on ne sort jamais vraiment de cet univers.

  • Ton premier EP sort officiellement ce vendredi. Le destines-tu à la diffusion ou le live est-il un objectif à terme ?

Oui, le live est bien entendu un objectif à terme, car j’aime la proximité avec le public. Venant de la scène rock, j’ai été habitué à transpirer sur les planches et à partager avec le public. Donner de sa personne en live pour défendre sa musique est quelque chose de fabuleux. En ce moment je suis en train de finaliser mon set pour le jouer seul en live, mais pour plus tard ce sera sûrement avec en compagnie d’autres musiciens, car j’adore l’énergie qu’un groupe dégage sur scène quand c’est bien fait.

  • Pour illustrer ton disque, tu as fait appel à un ami peintre, Thomas Berthuel-Bonnes, qui réalise de grandes toiles abstraites à partir d’un bleu océanique très profond et pigmenté, à l’instar du noir chez Soulages. Comment ressens-tu et connectes-tu cette œuvre picturale aux intentions narratives et à l’imaginaire de tes morceaux ?

J’adore le travail artistique de Thomas, il est en totale adéquation avec la vision artistique que j’ai de l’EP. Collaborer avec lui était une évidence pour moi. Lorsque je suis passé dans son atelier l’an dernier, j’ai flashé sur une de ses toiles qui était encore en cours de finalisation. Une belle 5x2m qui retranscrit tout l’imaginaire que j’ai pu mettre dans mon EP. On peut y observer toute une palette de bleus, du très clair au plus profond, qui contraste entre eux comme certains morceaux de l’EP (« Lunar » versus « Substitute »). C’est une photo d’une partie de cette toile qui a servi pour la pochette.

la toile de Thomas Berthuel-Bonnes qui a servi de base à la pochette de l’EP de DRØME

Je me suis senti immédiatement connecté à ce bleu nuit qui me rappelle aussi beaucoup les pays scandinaves et le mystique qui peut se dégager de ses grands lacs. Quand je l’observe, je peux aussi me retrouver en apesanteur au cœur d’un ciel tumultueux, dans lequel une lumière très intense vient se répandre. Mais, selon son imaginaire, on peut y voir aussi tout un tas d’autres choses, ce qui correspond complètement à ce que je souhaite lorsque les gens écoutent ma musique.

  • Travailles-tu d’ores et déjà sur de prochaines compositions et comment envisages-tu la suite de ton aventure avec DRØME ?

Je compose un peu tous les jours, ça me fait du bien, ça m’apaise, ça me permet aussi de m’évader dans mon monde. Sachant même que certaines créations ne seront jamais exposées, je les fais aussi pour moi, pour mon plaisir et j’essaie de ne pas perdre ça de vue.
Donc oui j’avance déjà sur de nouvelles compos, mais qui seront sûrement dans un tout autre registre en termes d’ambiance. J’ai envie de partir sur des choses beaucoup plus brutes, mais rien n’est encore totalement défini, je ne me mets pas de barrières.
Pour les prochaines actus, le clip de « Air » devrait voir le jour d’ici la fin du mois d’avril. Le tournage d’une session live au studio Microgroove à Toulouse est également prévu pour le mois de mai et sortira d’ici fin juin.

« DRØME » de DRØME, sortie le 8 avril 2022.


Retrouvez DRØME sur :
FacebookInstagramBandcamp