Les rencontres semblent souvent fortuites et inattendues ; pourtant, elles demeurent motivées par le destin, au détour de chemins qui se croisent entre l’aube d’un côté et le crépuscule de l’autre. Celle de la musique de Diagrams et des poèmes de Dorothy Trogdon est une évidence dont on ne doute à aucun moment lors de l’écoute passionnante et émouvante du remarquable « Dorothy », réconciliation de deux arts n’ayant jamais été aussi proches l’un de l’autre.

Tout au long de sa carrière, aussi bien au sein de Tuung que lors de la création de son projet solo, Diagrams, Sam Genders a fait preuve d’une humilité honnête et sincère, se donnant au maximum pour faire naître ses fantasmes artistiques dans des pistes mouvementées ou apaisées. Mais il nous avait semblé déceler comme une absence, un manque dans la confidentialité des mélodies du compositeur ; le besoin, presque viscéral, d’une compagne, imaginaire ou réelle, d’une muse lui faisant franchir les montagnes les plus hautes et les mers les plus profondes. Ainsi, lorsqu’il ouvre un recueil de poésies de Dorothy Trogdon, une page se tourne et une autre se dévoile, vierge, attendant d’être remplie, non seulement par le verbe, mais également par la musique. Le duo se désire, jeunesse et vieillesse s’oublient rapidement et « Dorothy » prend vie, sous nos yeux, dans nos esprits. Un opus court, direct autant qu’attirant et sublime.
« Under The Graphite Sky » ouvrira et fermera la porte du chalet confortable et chaleureux où les deux créateurs nous accueillent ; guitare acoustique, arrangements discrets et voix de Sam pour l’introduction, récitation de Dorothy pour la conclusion. Deux moments indissociables l’un de l’autre, portant en leur sein l’objectif premier de l’ensemble, de l’œuvre autant picturale que globalement culturelle qui se construit devant nous. Entre folk intime et habité (« It’s Only Light »), cuivres et chœurs éclatants et vivants (« I Tell Myself », « Winter River ») et secondes suspendues, ténues et en équilibre parfait malgré le froid qui engourdit les membres (« Crimson Leaves »), le disque se consume lentement, livret que l’on jette aux braises pour ranimer les flammes. Le pas accélère par moments, affirmé et sûr de lui (« Motherboard ») avant de trébucher, tomber et se redresser, comme lors des étapes cruciales d’une existence dévouée à l’expression de soi et qui, de temps en temps, laisse poindre les larmes de la mélancolie et de la solitude (« Winter River »). Objet de culte, bijou précieux, « Dorothy » brille, s’éteint puis revêt une nouvelle fois ses plus belles couleurs sous toutes les formes possibles, épousant l’âme de l’auditeur avec une incroyable justesse.
Asseyez-vous. Fermez les yeux. Suivez, du bout des doigts, le cuir des livres et celui des peaux ; chaque ride, chaque aspérité, chaque signe extérieur de sagesse. Sentez le souffle chaud et rassurant, l’haleine parfumée des deux êtres qui se sont agenouillés devant vous, posant leurs mains sur les vôtres, en toute sécurité. Oubliez le lieu même où vous vous trouvez ; voyagez, sans jamais lâcher leurs doigts. Parcourez les plaines, les océans, les déserts. Puis laissez le silence s’installer. Ouvrez alors vos paupières. Sam Genders et Dorothy Trogdon, merveilleux mirages, sont là, vous sourient et nous vous quitteront jamais plus.

« Dorothy » de Diagrams est disponible depuis le 12 mai 2017 chez Bookshop Records / Full Time Hobby.
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