[Live] Deerhoof et Usé à l’Aéronef

Le 19 septembre dernier, c’est à l’Aéronef de Lille que Deerhoof, groupe inclassable s’il en est, sauf peut-être dans la catégorie « légendes », a décidé de poser ses amplis et ses guitares pour un concert s’annonçant riche en couleurs et en émotions.

Deerhoof © David Tabary
Deerhoof – crédit : David Tabary

Et comment mieux commencer une soirée de musique pleine de promesses qu’en découvrant un artiste totalement inconnu au bataillon en la personne de Usé ! C’est donc avec excitation que nous avons vu Nicolas Belvalette s’installer devant sa batterie et rentrer dans le vif du sujet à grand renfort de synthés vrombissants, créant une atmosphère inquiétante et fascinante ponctuée par les coups lourds et puissants des percussions. C’est donc caché par sa mèche blonde et les lumières tourbillonnantes que le musicien attaque frénétiquement sa batterie, chaque battement plus hargneux que le précédent, porté par les mélodies samplées répétitives et obsédantes, par le chant guttural et à la limite de l’inaudible ou encore par les ruptures cinglantes de rythmes à coup de samples d’alarme incendie ou d’autres artifices sonores. L’ensemble de la salle paraît captivé par cette prestation lacérante et lancinante paraissant venir d’un autre monde et échappant à toute catégorisation.

Une guitare posée à plat sur sa batterie lui sert de joujou sonore, faisant partie intégrante de la percussion : le musicien cultive la dissonance et crée continuellement des sonorités étranges se fondant parfaitement les unes avec les autres. Il renverse les conventions comme il a renversé la guitare : la batterie sert presque d’instrument mélodique, évoluant librement sur la base rythmique des lignes de synthé samplées.
Le concert évolue à la manière d’un fracas et les pas de danse rythmés et maîtrisés du musicien nous invitent à embrasser le tourbillon. On peut voir que la tension gagne le public dans les hochements de tête et les balancements des corps accompagnant la musique palpitante. Cependant, la déroute auditive n’est pas terminée : au terme d’une chanson, Nicolas Belvalette décide d’abandonner son refuge et descend dans la foule pour danser et chanter un slow d’une manière incompréhensible ; il n’hésite pas à jeter son micro ou à chanter sur le sol et finit par donner son numéro de téléphone à haute voix afin de trouver quelqu’un d’intéressé par lui. Cette parenthèse terminée, il reprend comme si de rien n’était sa musique industrielle et expérimentale, laissant le public à la fois hébété et amusé. Le concert se poursuit sur des chansons toujours plus répétitives et hypnotisantes pour s’achever finalement sur un sample de Billy Jean, ponctuant une performance dont l’aspect déroutant et chaotique a définitivement réussi son pari, celui de nous convaincre et de nous conquérir.

Juste le temps de nous remettre de nos émotions pendant la mise en place des instruments sur la scène et c’est au tour de Deerhoof de venir nous émerveiller. Le concert commence lentement pendant quelques secondes sous une lumière verte tamisée avant de brutalement démarrer au quart de tour : flashs colorés, riffs éclairs, voix à la fois angélique et tumultueuse de Satomi Mtasuzaki. La subtilité des compositions savantes et tempétueuses gagne rapidement le public qui danse au milieu de et avec les notes s’envolant dans tous les sens. La maîtrise technique des musiciens est immédiatement mise en avant : les deux guitaristes enchaînent les lignes expérimentales et accords improbables sans aucune difficulté alors que la batterie irascible de Greg Saunier aligne ruptures rythmiques et mises en tensions, ce qui semble être une prouesse étant donné le minimalisme de son équipement. C’est néanmoins une harmonie indéniable qui se dégage entre les instruments, les chansons évoluant comme des piqûres d’acupuncture : théoriquement douloureuses, mais enivrantes dans la pratique. Les riffs de rock sur lesquels débutent la plupart des chansons se dissolvent irrémédiablement sous l’expérimentation acide si caractéristique du groupe et fidèlement reproduite sur scène. Une proximité s’établit entre le groupe et le public, à la fois favorisée par la petite salle ornée d’une boule disco et par la complicité apparente entre les membres du groupe qui n’hésitent pas à se sourire et à se lancer des blagues entre les chansons.

La chanteuse pose ainsi régulièrement sa basse pour se déhancher élégamment sans pour autant que la musique paraisse moins riche, nous faisant nous demander comment si peu d’instruments peuvent produire un ensemble aussi garni. Si les deux guitaristes semblent être fixés sur leurs gonds, on ne peut pas leur en vouloir tant le batteur et la chanteuse/bassiste bougent pour quatre. Satomi fait même participer le public aux morceaux, demandant aux autres musiciens de s’arrêter tant que tout le monde ne répond pas à ses mouvements de bras. Pour meubler le temps lors d’un incident technique, le batteur imite un larsen en hurlant d’une façon suraiguë dans le micro et décide de prendre le micro pendant cinq minutes pour discuter de cuisine française et d’autres sujets improbables devant les sourires amusés de la foule.

Le répertoire a beau être éclectique (le choix des chansons s’étalant sur l’intégralité des vingt ans de carrière du groupe), mais est toujours exprimé avec la même véhémence et le même plaisir rayonne de la foule à chaque nouvelle chanson. Les musiciens dépensent leur énergie sans relâche jusqu’à la dernière note, jusqu’à la dernière goutte de sueur. Le rappel pourrait ainsi avoir été la première chanson jouée tant l’énergie dégagée est la même ; le groupe faisant même chanter le public qui s’y prête allégrement et totalement. Dernier coup d’éclat, Deerhoof achève sa démonstration enflammée sous les lumières flamboyante et sous un tonnerre d’applaudissements. C’est avec exaltation que nous sortons de cette prestation sanguine, mordante et venimeuse des Américains qui ont pris possession de notre corps membre par membre. Le quatuor san-franciscain confirmant définitivement qu’il était un groupe à voir absolument à la moindre opportunité.


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