[Inspirations #1] David Assaraf

On l’entend souvent, et cette évidence se dénature pourtant au fil des années : l’art est universel, et chaque discipline se doit de communiquer intrinsèquement avec les autres. Sans distinction, mais dans une complémentarité qui fera grandir, dans chaque nœud qui se crée, la représentation personnelle d’une inspiration sans frontières. C’est pourquoi indiemusic se devait de consacrer les formes musicales, littéraires, picturales ou visuelles grâce à l’aide précieuses de celles et ceux qui les font vivre et évoluer. De ce constat, de ces envies, la rubrique « Inspirations » est née, lieu de parole libre pour ces artisans de l’émotion qui nous permettent, au quotidien, d’échapper à nos peurs ou, parfois, de nous y confronter. Premier invité, David Assaraf a pris sa plume, son éloquence, son intimité afin de nous introduire à sa vision de l’histoire des sensibilités. Sous la forme de l’impuissance à déterminer ce qui le constitue lui-même, dans les tréfonds de son âme, il se donne à nous et porte, par sa poésie, la définition même du ressenti. Nous cédons donc, humblement, la place au poète… 

crédit : Yann Orhan

Temps de lecture : 2 jours, 3 heures et 41 minutes.

On me demande de m’exprimer sur « cinq sources d’inspiration en littérature, en musique, en cinéma » et « d’écrire dessus totalement librement. On ne dicte rien, je m’exprime comme je le souhaite ». Quel vertige ! Je songe à André Gide : « L’Art naît de contraintes, vit de lutte et meurt de liberté ». Il me faudrait donc éviter la contrainte, renoncer à la lutte, et mourir de la liberté de m’épancher comme bon me semble sur ces « cinq sources d’inspiration ». Quelle difficile entreprise en vérité, mais tant pis, essayons…

Précisions quand même : ce n’est pas de l’Art que d’écrire ces mots. Cependant, écrire comment des « sources d’inspiration » m’ont fait entrer en Art revient, malgré tout, à confronter ma création aux œuvres qui m’ont tiré dans la tête et dans le cœur, m’abattant de sang froid, pour ressusciter en ce que je suis aujourd’hui. « On ne dicte rien », me dit-on. Me voilà condamné au gouffre immense de la liberté totale, quand une petite liberté ne saurait exister sans les quelques contraintes essentielles à l’existence de son concept. Bref. Je suis libre. Quelle tristesse. J’aime tant la lutte.

Comment nous faisons-nous ? Quels horizons se révèlent au bout des chemins que nous empruntons ? Quelles œuvres plongent en nous comme nous plongeons en elles ? Comment les présenter ? Peut-on seulement comprendre cette maturation lente et profonde qui nous fait devenir ce que nous sommes ? Lesquelles choisir ? À quelle époque de nos vies ?

Certaines œuvres sont comme d’attentionnés confidents, que l’on découvre seuls et que l’on garde jalousement pour soi, de peur qu’elles ne nous révèlent aux autres, qu’elles ne nous trahissent ! D’autres donnent envie de les faire découvrir à l’infini, quand elles semblent porter en elles soit l’idée de soi que l’on accepte de dire à « l’enfer » des autres, soit un message, ou une valeur, disons, une valeur que l’on estime transcendantale et salvatrice pour le genre humain, du moins dans la vague idée que nous nous faisons de lui.

Je m’égare. Que la liberté m’est dure. (Manquerait plus qu’elle soit molle, disait le poète en parlant de la vie).

Cinq sources donc ?

Je renonce.

Excusez-moi.

Tout ça pour ça.

C’est ma liberté.

On ne me dicte rien ?

Soit.

Dont acte.

Je ne raconterai pas mon indéfectible passion pour mon frère, mon ami, mon compagnon de solitude, mon confident, le plus français des Polonais: Frédéric Chopin. Chopin, dont la musique met mieux que personne des notes sur nos sentiments, comme un poète, des mots…

En boucle : Bella Davidovitch, interprétant la première Ballade, ralentissant singulièrement à l’attaque d’une descente dramatique, me déchirant l’âme entière d’une étreinte exquise et douloureuse, révélant mon sado-masochisme onctueux tout autant que précoce. (sado-maso du plaisir d’être le tortionnaire et la victime de mon être intérieur, avec pour seul instrument de tortures mutuellement consenties entre Je et mon Autre, un piano – et sa queue – confinés que nous sommes dans les hauteurs froides et solitaires de mon donjon Chopin).

En boucle : Claudio Arrau, interprétant sa quatrième Ballade, sur mon Discman, me noyant littéralement sous les eaux enivrantes d’abyssales sonorités, le casque serré sur ma tête, mes mains pressant de leurs molles années les écouteurs contre mes oreilles, pour entendre, plus fort, les vagues, sinistrement puissantes, qui se battent en surface. Pour finir, abattu et hagard, en apesanteur, dans les fonds apaisés d’une eau épaisse et chaude, découvrant peu à peu les charmes insoupçonnés d’une ville engloutie qui semble s’avancer, et ce panneau m’indiquant le lieu où je me trouve : CHOPINEA.

Je ne raconterai pas les longues heures devant la télévision, à regarder en boucle ma précieuse cassette vidéo de Krystian Zimmerman interprétant magistralement son deuxième Scherzo ! Quel encens pour l’oreille ! Quel feu devant les yeux…

Ce souvenir d’enfance me transporte encore aujourd’hui… Tout autant, d’ailleurs, que ce film avec Draghixa, toute de latex noir vêtue, alors qu’une paire de ciseaux sectionne par endroit son vêtement moulant, pour laisser apparaître – oh splendeur, oh Vénus inoubliable -, formes et charnelle pilosité, grottes fantastiques dissimulées par la luxuriante végétation devant la cascade, supplicié que je suis de n’être que le voyeur, quand elle semble ne vouloir que moi, me sentant comme le prisonnier derrière sa vitre – mais face à sa femme – dans « Midnight Express ». Toujours hanté aujourd’hui par sa chevelure biblique, buisson ardent de l’amour, soumis que je fus alors aux commandements du Dieu Priape, Incontestable Dieu de l’adolescence. Je te bénis Draghixa, aux sources par ta grâce inspirées, aux millions de cadavres, têtards impétueux, qui périrent par ma foi en ton sexe sacré…

(Je me serais ici excusé de cette malheureuse digression si je n’avais pas renoncé à les dire.)

Je ne raconterai pas comment j’ai pu lire, trois fois de suite, vers treize ans, « La peau de chagrin » d’Honoré de Balzac. Quel choc ! L’envie d’en finir du premier rôle masculin, ou d’infinir, c’est selon, puis cette peau de chagrin – qu’il acquiert chez un marchand de curiosités en tous genres – qui réalise chacun de ses souhaits, mais rapetisse à mesure qu’elle comble ses demandes, décomptant avec elle les jours qu’il lui reste à vivre…

crédit : Delloye (1838)

L’Art est pour moi, d’ailleurs, un peu comme cette peau de chagrin : généreux et cruel à la fois et, comme celui qui possède cette peau ne peut plus s’en défaire, il en va de même de l’Art… C’est sans doute ça, avoir l’Art, la musique, l’écriture, ou quelque chose, dans la peau. L’Art est une sorte de peau de chagrin… Il consume autant qu’il comble.

Si je n’avais renoncé à vous répondre, j’aurais sans doute conclu en égrenant quelques noms d’autres éminents artistes figurant au Panthéon de ma civilisation intime, pour abréger les souffrances d’un lecteur consciencieux mais dont le temps est inévitablement compté, esclave peut-être de sa conscience même, se refusant de courber l’échine face à la modernité – ce flux sans fin de contenus à caractère « informatif » qui rythme nos vies en s’infiltrant partout et par tous les moyens – s’obstinant à pousser sa torture personnelle en prolongeant la lecture de ces mots qui ne lui apporteront rien, sinon la conviction d’avoir manqué tout ce qu’il aurait pu voir, lire ou faire au même moment que ce moment servilement sacrifié pour moi !

Égrenons !

Ont reçu la Légion d’Honneur de la République Démocratique et non contradictoire de mon Esprit, délivrée par son président et le Ministre des Sources d’inspiration :
(P.S. : Liste non exhaustive et qui échoue à ne présenter que cinq sources, tant les sources deviennent fleuves, rivières, mers, lacs ou océans. Puissent les questionnés à venir y parvenir)

CINÉMA

Bergman, Tarkovski, Kubrick, Sautet, Lubitsch, Ophüls…
(Je me dois d’ajouter le grand Indiana Jones, à qui je dois et je tire mon chapeau, emblématique figure d’une enfance en dents de Si bémol).

MUSIQUE

Leonard Cohen, Tom Waits, Radiohead, Nina Simone, Léo Ferré, Jacques Brel, Cypress Hill, Guns’N’Roses, The Beatles, Lili Boniche…

LITTÉRATURE

Balzac, Huysmans, Leiris, Apollinaire, Bukowski, Eluard, Beaudelaire, Rimbaud…

Eut égard au temps consacré à certains artistes dans ce texte, en dire moins de ceux prestement indiqués ci-dessus n’eut pas été digne d’un état, que dis-je, d’une patrie éternellement reconnaissante envers ses loyaux serviteurs qui ont œuvré à la construction de ce pays de mon âme.

Si je n’avais renoncé, ainsi aurais-je abrégé.

Librement.


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