[LP] Da Capo – Oh, My Lady

« Oh, My Lady » est un disque de résistance, un disque du refus. Résistance au temps qui passe et refus de voir disparaître cette vision historique des musiques populaires. Ainsi, les fantômes de Bowie et Cohen, pour ne citer qu’eux, survolent ce disque diablement sombre et pourtant furieusement passionnant. Le groupe Da Capo et son co-fondateur, Alexandre Paugam, sont décidément un cas à part en France. Sur ce nouvel album, il n’en a toujours pas fini avec ses obsessions qui, depuis un premier album en 1997, conjugue une exigence évidente et une inspiration salutaire.

Ce disque a été enregistré au printemps 2016, et n’est pas nécessairement une réponse à toutes ces malheureuses disparitions en cascade. Pourtant, à la triste fin annoncée d’une époque artistique et d’un mythe qui s’écrit depuis le début du siècle dernier, Da Capo répond avec le cœur et surtout avec sa musique. Un album intègre et amoureux comme « Oh, My Lady » aura toujours vocation à dépasser sa propre genèse et à tracer son propre chemin. Mais qui est cette gente dame ? À travers ce personnage de fantasmes et de désir, le compositeur dialogue avec cette musique rock que le groupe ne cessera jamais de convoiter comme une maîtresse de toujours. Le nom même de ce trésor caché du Puy-en-Velay s’inscrit dans cette généalogie, qui fait référence à la discographie fascinante du groupe Love du légendaire Arthur Lee.

Dès le début de « Oh, My Lady », Alexandre Paugam s’autorise des passe-droits, en jouant avec les codes de la pop, du rock et du folk. Ainsi, comme un pied de nez libérateur, « We Have Been Waiting Here » en fait déjà trop, comme si nous avions perdu l’habitude. Sur ce disque, l’émotion est un animal en cage, qui ne demande qu’à s’évader. À l’instar de Calexico, Da Capo s’ouvre des espaces immenses et intemporels à travers une section de cuivres élégante et subtile, qui donne une coloration inédite, pour une formation d’ailleurs constituée pour l’occasion. Dès ce premier titre, le propos voyage, fait des détours et joue avec notre imaginaire. Pourtant, aucune forme de calcul n’est à l’œuvre. La musique, et en particulier le chant, semblent être en permanence sur le fil de rasoir. Le groupe se met véritablement à nu, quelle que soit la mise en scène qui sied à chaque morceau. De somptueux tableaux prennent ainsi vie, dans d’étranges lieux hors du monde et hors du temps.

Sur le titre éponyme, un cabaret, parcouru de souvenirs poussiéreux, ressuscite un piano maladif avant de fondre dans les fulgurances de la distorsion. L’émotion déborde et se démultiplie. Da Capo se donne le droit de pleurer l’amour, de chanter la tristesse comme de crier le désespoir, sans véritablement de retenue. Conviction artistique totalement assumée qui transporte sur ce nouveau disque : l’expression du vague à l’âme dans une forme de résilience extrêmement touchante. Bien plus encore, certains passages nous font invariablement songer que la frontière entre la musique profane et sacrée est décidément très mince. Exemple flagrant, parmi d’autres : cette lente déclaration en forme de litanie, nourrissant le corps de « You Really Don’t Know ».

« Oh, My Lady » trouve ainsi son équilibre dans l’alternance volontaire entre les profondeurs de champ. Sur « Beauty From You », comme une illusion, les musiciens se retrouvent soudainement à quelques centimètres de nous. La proximité avec un piano à la simplicité désarmante introduit une intimité bouleversante, que vient accompagner avec beaucoup de justesse le phrasé chaleureux de la trompette. Un épais brouillard sonore s’annonce perturbant et sans compromis. Le morceau s’arrête au bon moment, comme pour mieux annoncer le sommet qui suit. « Heal Me» déboule et convoque les cinématiques humeurs de Portishead et de Barry Adamson. Véritable tube en puissance, au sens alternatif du terme, il se tire la bourre avec le sautillant « I Fell in Love », pas si éloigné des meilleurs groupes anglais en quatre lettres, comme Blur ou Pulp ; avec le grandiloquent « A Cold in the Night » ; et, pour finir, avec le bonus track, « Violent World », qui n’a rien de superflu. Autant de pop songs qui font mouche dès les premières notes et rendront dingues bien des programmateurs radio dignes de ce nom. Cette liberté de ton envahit progressivement la fin du disque, donnant, une nouvelle fois, la preuve que des personnages atypiques aussi créatifs et libres que Robert Wyatt rayonnent encore et toujours sur la musique indépendante, en l’empêchant de devenir ce vulgaire objet marketing dénué de sens et d’humanité.

Il faut certainement, comme pour tous ces grands opus qui siègent aux meilleures places de nos classements et étagères, de nombreuses écoutes pour maîtriser l’incroyable force qui se dégage des morceaux de « Oh, My Lady ». Da Capo, une nouvelle fois affranchi de bien des contraintes, mérite, comme tous les vrais artisans de la cause indépendante, un profond respect et une attention à la hauteur de ses merveilleuses intentions artistiques.

« Oh, My Lady » de Da Capo est disponible depuis le 3 mars 2017 chez Autruche Records / Differ-Ant.


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