[Live] Crossroads Festival 2017, jour 3

Ultime journée de notre présence au Crossroads Festival ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on a été ballotté au milieu d’émotions contraires mais ayant trouvé une complémentarité parfaite au sein de cet événement qui, on ne le répétera jamais assez, est destiné a devenir incontournable et référentiel. Organisation parfaite, son des concerts remarquable, le tout dans une ambiance détendue et quasiment familiale ; on souhaite, de tout cœur, être à nouveau présent l’année prochaine à Roubaix. Et l’on fera tout ce qui est en notre pouvoir pour suivre ce qui s’est révélé être une parenthèse aux allures de bouffée d’oxygène lors de cette intense saison 2017.

Yalta Club © David Tabary

Showcase acoustique improvisé pour Sielle avant le début des concerts ; frappant son piano comme si sa vie en dépendait, Vincent Le Gac alterne ainsi des moments d’une douceur touchant au sublime et des éclairs sonores marquants et toujours parfaitement dosés et amenés. Des mélopées simples et sobres mais d’une remarquable finesse et intelligence, pendant lesquelles l’instrument peut devenir percussion avant de plonger à nouveau dans la confidence, jusqu’à l’entrée imprévisible d’un slameur, Franck Crémel, apportant une puissance verbale murmurée puis hurlée à l’écrin qui lui est offert. Quelques minutes risquées mais redoutables et terriblement émouvantes, n’interrompant à aucun moment la magie sans temps mort et tendue qui s’immisce entre les spectateurs, insidieusement d’abord, puis dans une majesté aussi romantique que viscérale. Une histoire avec quelques paroles, un conte cruel qui nous marquera longtemps, comme cette seconde incursion, aussi soudaine que la précédente, d’Élise Mazzarini amenant le langage harmonique vers des sphères célestes entre blues et soul, les accords s’enroulant autour d’elle afin de la réchauffer et de la consoler. Avant de se retrouver tous les trois ; une seule voix, celle du déchirement, de la souffrance et du pardon. Coup de cœur assuré, avec quelques larmes en prime.

La chanson française est décidément à l’honneur avec l’arrivée de Mathias Bressan, adepte d’une langue de Molière plus brute et sèche, portée pour ce faire par des instrumentaux rock ou folk penchés vers le vide et le point de rupture. Le trio semble impatient, transfiguré par les saveurs aigres-douces qu’il nous invite à goûter, qu’elles soient suaves ou empoisonnées. Des boucles à la noirceur sous-jacente et constante, jonglant entre ironie et colère, dépit et désespoir. Un parfum d’apocalypse sournois et palpitant, séduisant et cajoleur avant de sortir les griffes. La lave sous le bitume. La tragédie sous son masque d’impuissance. Mathias Bressan, à la fois poète et victime, semble tracer le route de ses cauchemars éveillés à la force de son sang sur des pages usées et de sa voix dans des lieux gris et ternes, celle-ci résonnant alors comme une ultime prière avant la chute. Secret, tourmenté et grandiose.

Une introduction au oud, dans la pénombre, marque les prémisses de la démonstration de Kouzy Larsen, ancrant immédiatement les spectateurs dans un contexte imaginaire, un jardin babylonien paisible alors que le tonnerre gronde, au loin. Les invocations du groupe font montre d’un réalisme parfaitement exposé artistiquement, nous permettant de pratiquement visualiser les paroles intimes et personnelles que l’on découvre comme des poésies de l’ordinaire et d’une innocence pas aussi pure qu’elle n’y paraît. Entre désir et oubli, le projet lit ses parchemins harmoniques et les interprète avec une ferveur rare, entrecoupés d’anecdotes auxquelles chacun peut s’identifier, notamment lors de l’évocation de plaisirs terrestres empreints d’autant de curiosité que de nostalgie. Le set suscite alors une inévitable attraction ; Kouzy Larsen devient, l’espace de trente minutes, le miroir de nos propres envies et faiblesses, porte-parole magnifique de nos émois et de nos souhaits qu’il convient, maintenant, de concrétiser. Impossible de ne pas s’identifier ou se reconnaître dans ce spectacle dont l’humanité est palpable. Une utilité publique que les Bruxellois méritent amplement.

Sans vouloir faire de « spéciale dédicace » mal placée, même si Cheap Wine nous vient de Clermont de l’Oise – à savoir, une ville située à seulement dix kilomètres du lieu de résidence de l’auteur de ces lignes -, admettre que l’on ne se prend pas l’équivalent d’une cohorte d’autos tamponneuses en plein visage lorsque le quintet entre en scène serait purement et simplement mentir. Pourtant, le projet ne se cantonne pas à un rock sous acide mais, au contraire, préfère identifier et explorer les spectres visuels et sonores d’un genre se prêtant à toutes les expériences, en français ou en anglais dans le texte. Contrées sauvages, tornades d’orgues et de basses, tempêtes de batterie et torrents mouvementés de voix et guitares s’entrechoquent, laissant planer de purs moments psychédéliques aussi énergiques que savants. Possédés et hors de contrôle, les membres de cette entité fougueuse et ne connaissant aucune limite s’en donnent à cœur joie, nous emmenant dans les cieux stroboscopiques et tremblants d’un ouragan fascinant et aux effets secondaires radicaux et hallucinés. Du grand art, parfait en tous points, et un vrai régal chargé de passion et de sueur.

Enfin s’offre à nous la possibilité de voir nos chers Bumpkin Island, auteurs de ce qui s’est rapidement imposé comme l’un des albums les plus passionnants de ces derniers mois, « All Was Bright ». L’opportunité est belle, mais ne laissait en rien augurer de cette synergie impeccable qui habite le sextet, celui-ci faisant montre d’une complicité plus que nécessaire, voire vitale, dans sa performance. Inclassable et onirique, l’art de Bumpkin Island est multiple, flirtant avec le rock et la pop à travers une danse merveilleuse et à l’irréprochable sincérité. À tel point que l’on sait, face à ce show aussi intimiste que monumental, que l’avenir se dessine là, sous nos yeux, effaçant tout ce qu’une musique directe et complexe à pu nous offrir depuis au moins une décennie. Les boucles synthétiques, portées par des arrangements discrets et essentiels, tracent les contours de petit hymnes surnaturels et vivifiants, lorsque le groupe ne se lance pas dans des mouvements mélodiques pour lesquels nous serions prêts à nous damner. OVNI imperturbable et fascinant, le collectif rennais, lentement mais sûrement, s’impose comme l’une des valeurs de référence de sa génération. Exemplaire.

On est également heureux de retrouver Le Duc Factory, deux jours après son passage en plein air dans le cadre du festival. Devant un public beaucoup plus dense, le groupe peut partager comme il se doit, le tout orné d’un supplément d’énergie, son rock à la fois incisif et cotonneux, noyé dans des atmosphères ingénieuses et mouvantes. Détournant avec malice les codes du genre, il parcourt, en nous emmenant avec lui, des chemins aussi lumineux que parfois parsemés de débris de verre acérés et pénétrant nos membres sans plus jamais s’en détacher. L’ambition de Le Duc Factory n’est pas simplement psychédélique ; elle cherche l’aventure, prend des risques et ose, quand il le faut, s’écarter des sentiers battus. Une collection de titres au charme acidulé et multicolore, que l’on ne va pas quitter des yeux à partir de maintenant !

Dans un registre plus apaisé, Seed to Tree diffuse, dans la Condition Publique, de doux effluves de mélancolie combinés à des accords et vagues reposants et cathartiques. En effet, dès son implication immédiate dans le rôle qui est le sien, le quatuor pose un voile satiné sur nos esprits, en toute quiétude et en n’oubliant à aucun moment d’attirer dans ses filets un auditoire médusé et sous le charme, entre les orfèvreries d’un royaume perdu dans la neige et l’admiration sentimentale et prégnante de complaintes ésotériques. Chaque écho, chaque chœur épousent les contours d’un corps instrumental admirable et paralysant nos pulsions les plus exacerbées. Un phare dans la brume, un feu de camp dans une forêt nocturne ; Seed to Tree est un appel plutôt qu’un cri, un remède aux ingrédients secrets qui nous allonge dans une torpeur chaleureuse, vraie et extatique.

Comment parler de Junior Makhno sans avant tout saluer la capacité des deux musiciens à offrir au dub et à l’électro des allures de fin du monde ? Chaque sample, son ou beat est un missile à courte portée propulsé sur nous à la vitesse de l’éclair, alors que le crépuscule s’installe et que des créatures mélodiques mutantes sortent de leurs antres pour mieux fondre sur leurs proies. Un soleil qui explose, des trous noirs encerclant les interprètes de cette tornade aussi subtile que brutale et sans concession. Psychiatrique et schizophrène, la performance chasse chaque atome d’oxygène de nos poumons, les extraits en français ne laissant aucun espoir. Si Lovecraft devait un jour trouver son équivalent sonore, Junior Makhno en serait sans conteste le porte-étendard, laissant derrière lui une âpre odeur de cendres et de sang. La fin du monde était prévue le 21 décembre 2012 ; mais on pourrait penser qu’elle finira par arriver dans quelques minutes, ce 16 septembre 2017. Éprouvant et totalement jouissif !

Difficile pour Hildebrandt de prendre le relais après la déferlante ; mais le poète, donc les dernières compositions se démarquaient de toute influence francophone afin de mieux instaurer une confidence à fleur de peau, fonctionne dès les premières secondes, nous narrant l’amour à travers le temps, celui sur lequel les modes n’ont aucune emprise mais qui file, inexorable, et laisse entrevoir l’inévitable issue fatale. La maturité lyrique de l’auteur/compositeur/interprète, étendue au-dessus de ses paroles criantes de vérité, trouve dans l’accompagnement rythmique un échange, uns synergie instaurant un dialogue à la fois sérieux et léger, terreau propice aux constats quotidiens d’un compositeur jetant un regard à la fois touchant et abrupt sur ses congénères, mais qui deviennent finalement le plus émouvant hommage qu’il puisse leur rendre, en plus de se glisser dans la vie privée de ses muses (parfois animales, pour un titre aussi drôle qu’observé avec des yeux obnubilés par leur sujet), notamment sur le bien-nommé et communicatif… « Vos gueules » ! On dit que le fantastique, c’est l’intervention soudaine de l’extraordinaire dans l’ordinaire ; une définition parfaite pour Hildebrandt, rédacteur mélomane de courtes nouvelles existentialistes et miraculeuses.

Rideaux fermés, murs gris et tristes projetés sur un écran central alors que le bien nommé Renoizer fait voler en éclats les briques électro et dubstep trop lisses et uniformes du genre à grands coups de masse et de beats. Arme de destruction massive apportant autant de crochets du droit que de consolation aqueuse à l’aide de glitches liquides et de nappes synthétiques éclatées et remodelées, le don du producteur et compositeur à façonner les sculptures abstraites et mouvantes d’une argile mélodique malléable à l’envie est total, transmis dans nos mains et nos âmes au moyen de rythmes martiaux et névrotiques. Être aveugle pour mieux éveiller tous nos sens ; fermons les yeux, laissons les fantômes danser leur sabbat tout autour de nous, sachant que notre innocence sera, dès maintenant, tributaire de notre perception d’une telle pierre noire.

Cloches, coucous, alarmes résonnent et s’interrompent pour nous ouvrir au rock décalé et hanté de JojoBeam ; sales et râpeux, les riffs sont complexes et à la limite du noise, chassant la mélodie pour n’en conserver que l’impact immédiat. Faut-il alors taxer le trio d’alternatif ? Oui, mais pas dans le sens qui pourrait nous venir trop vite à l’esprit. Faisant monter des fantasmes obsessionnels dans des cavalcades mettant le feu à tout ce qui les entoure, les musiciens déciment, ravagent puis dansent sur les ruines de leurs méfaits. Bruitiste sans être assourdissant, mécanique sans être ennuyeux avant d’aller explorer les détours au lieu de demeurer sur les routes les plus tranquilles du rock, JojoBeam se fait paranoïaque puis visionnaire, laissant deviner ce qui pourrait être un virage nécessaire dans la production électrique actuelle. En attendant, les plombages de l’assistance ont certainement sauté pendant le set, mais tant pis ; une telle orgie demande des sacrifices auxquels on accepte de se livrer sans aucune résistance !

Yalta Club est, et restera, notre petit protégé, celui que l’on chérit et pour lequel on est prêt à tout abandonner. Encore aujourd’hui, pas une seule journée sans aller écouter leur formidable nouvel album, « Hybris » ; celui-là même dont la perfection nous obsède toujours plus dès que ses premières notes s’invitent à la fête. Essayez d’imaginer un espace scénique devenant, sous vos yeux, un lieu clos, un écran cinématographique où l’action se déroule simultanément, sans jamais être illisible, devant vous ; un long-métrage aux intonations indépendantes dont chaque spectateur devient, à sa manière, le réalisateur. Un spectacle de Yalta Club, c’est un condensé éblouissant de désirs et de déhanchements, d’images subliminales et de plans-séquences entre surréalisme et romantisme. La lumière importe peu ; seules comptent ces formes humaines, ces ombres auxquelles le souffle de vie a été transmis et qui se sont libérées de toutes leurs appréhensions pour ne conserver que l’hallucinante vacuité de l’instant. Danse et danse encore, avant qu’il ne soit trop tard. Existe avant que le monde ne te rattrape. Délecte-toi du bonheur d’être là. Yalta Club est un mode de vie, une philosophie. Un baume au cœur dont on sera toujours dépendant.

Un festival, ce sont des intervenants, des organisateurs, une machine logistique qui demande sérieux, rigueur et disponibilité ; tout ce que nous avons trouvé, et bien plus encore, auprès de l’encadrement de l’événement. indiemusic tient à chaleureusement remercier toutes celles et ceux qui ont rendu ces instants possibles et inoubliables : attachés de presse, techniciens, structure managériale, services de sécurité, navettes, barmaids et barmen… On en oublie certainement, mais chacun est une pierre à l’édifice. Félicitations, et bravo !


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