[Focus] Nos coups de cœur de septembre 2024

Je sais ce que vous vous dites : « Elle arrive bien tard, cette sélection de septembre !? ». Peut-être, mais pour nous faire pardonner, elle est particulièrement fournie. Il faut dire que ce fut difficile de ne garder que quatorze disques pour un mois aussi prolixe en sorties marquantes, et puis le climat, et puis le syndrome de déprime automnale qui pointe le bout de son nez, et puis le boulot… Bref pas d’excuses, trop d’excuses, mais voici 14 albums pour vous faire oublier tous vos soucis (ou vous mettre le nez dedans, déso pas déso).

[LP] Floating Points – Cascade

13 septembre 2024 (Ninja Tune)

Il y a deux grandes tendances dans la musique de Samuel Shepherd, a.k.a. Floating Points : une techno orientée musique de club, enjouée, dansante ; et une veine plus ambient et introspective, voire spirituelle. Son album avec Pharoah Sanders, le très justement acclamé « Promises » en 2021, témoignait de cette seconde composante. Mais ce qui rend sa musique aussi riche, c’est que lorsqu’il explore la dimension plus festive de son univers, il a toujours un pied dans la méditation ou la transcendance, alors que ses morceaux les plus atmosphériques ont quelque chose de roublard ou de canaille. « Cascade » est la synthèse musicale de ces deux aspirations, avec une première face résolument ancrée dans la musique pour faire la fête jusqu’au bout de la nuit dans des états seconds et une deuxième face qui nous emmène vers des paysages musicaux plus apaisés, mais peut-être tout aussi hallucinés. Un disque extrêmement convaincant.


[LP] Nusrat Fateh Ali Khan – Chain of Light

20 septembre 2024 (Real World Records)

Ce nom ne dira peut-être rien aux plus jeunes d’entre ceux qui nous liront, et pour être honnête il ne nous disait pas grand-chose avant que nous n’écoutions cet album posthume. Posthume, car Nusraf Fateh Ali Khan, immense star en Inde et au Pakistan de la musique qawwali, une musique sacrée soufie, a enregistré le matériel publié sur « Chain of Light » en 1990, soit avant l’album jusqu’à présent considéré comme son premier. Ce disque perdu est pourtant un trésor, une merveille de musique à la fois traditionnelle (son existence remonte à plusieurs siècles, et NFAK descendait lui-même d’une illustre famille de chanteurs de qawwali), spirituelle et complètement exaltée. Il y a quelque chose d’indicible, mais de terriblement émouvant et communicatif dans ces quatre transes collectives auxquelles nous sommes conviés à l’écoute de ce disque. Sa redécouverte et sa publication sont dès lors non seulement un vrai bonheur, mais surtout l’occasion de transmettre un art ancestral.


[LP] Gavin Turek – Diva of the People

6 septembre 2024 (Madame Gold Records)

Remarquée par chez nous avec son deuxième album « Madame Gold » en 2021, Gavin Turek est une chanteuse américaine à qui tout semble réussir : beauté insolente, actrice de talent, et désormais diva nu-disco et pop. Ce troisième album justement nommé arrive un poil tard : il aurait été le disque parfait pour un été dansant et groovy. Dans le style, on n’avait pas eu un album aussi consistant sur la durée depuis le génial « What’s Your Pleasure ? » de Jessie Ware en 2020. Un duo à prévoir entre les deux icônes ? Ce disque est dans tous les cas son meilleur à ce jour, all banger no filler comme on dit.


[LP] Alan Sparhawk – White Roses, My God

27 septembre 2024 (Sub Pop)

On change (radicalement) d’ambiance avec le premier album solo d’Alan Sparhawk. Une des têtes pensantes du groupe de slowcore emblématique Low, veuf de sa compagne Mimi Parker avec qui il fonda le groupe en 1993 et qui nous a quittés brutalement en 2022 des suites d’un cancer, Alan Sparhawk est une personnalité musicale bien connue des mélomanes de Twitter / X, sur lequel il est très actif (et abordable) depuis des années. Ce premier disque en solo après la séparation de Low est un bijou paradoxal : disque de deuil, mais diamétralement opposé à ce que Mount Eerie avait pu produire dans un contexte similaire, on est ici plus proche de la démarche d’un Kanye West période « 808s and Heartbreak » ou d’un Bon Iver post-deux premiers albums. Synthétiseurs minimalistes se heurtent à des beats presque techno, et la voix lourdement trafiquée par toutes sortes de vocodeurs et égaliseurs se pose en fragilité sur le tout. Un disque intimiste qui ne cesse de surprendre dans ses choix radicaux : à la fois poétique, sombre, dansant et propice au recueillement.


[LP] Faust – Blickwinkel

13 septembre 2024 (Bureau B)

Faust est un groupe, ou plutôt une entité musicale, au parcours intéressant. Dernier des groupes originels de krautrock à encore exister à la fois par un line-up composé en partie de ses membres fondateurs (Werner « Zappi » Diermaier et Günther Wüsthoff) et par son expression musicale, toujours aussi proche de la radicalité expérimentale et exploratoire des débuts. « Blickwinkel », vingt-cinquième album du groupe depuis 1971 ne déroge pas à la règle : présenté comme une curation musicale de Diermaier et reprenant la pochette culte du premier album éponyme (une radiographie de main), ce nouvel opus consiste en six titres pour plus de 50 minutes de musique, psychédélique, menaçante, aventureuse et sans concessions. Le krautrock n’est pas mort, viva Faust !


[LP] Saint Sadrill – Frater Crater

13 septembre 2024 (Dur et doux)

Il y a des disques où l’on se dit que dès la pochette (signée Pauline Pouchaud), on est potentiellement en face de quelque chose de grand. « Frater Crater », second album de Saint Sadrill, projet musical lyonnais emmené par Antoine Mermet, en fait parti. Il s’ouvre sur la voix, haut perchée, singulière et fragile de son chanteur. On pense immédiatement et pêle-mêle à Mark Hollis, à Robert Wyatt, à toute une tradition de pop sophistiquée, tantôt prog, tantôt jazz, depuis l’école de Canterbury jusqu’à nos jours. Puis la voix prend de l’assurance, se démultiplie, s’accompagne de notes cristallines qui évoquent un célesta, un harmonium ou un farfisa. L’atmosphère est onirique, vaguement suspendue, presque inquiétante aussi. Et ce n’est que le premier morceau, le premier voyage que propose l’album. La fin de ce « The Soil from The Hill » nous envoie directement dans un univers sonore proche de ce que donnerait un « Rock Bottom » remixé par The Fiery Furnaces. Chaque titre de cet album que l’on devine minutieusement composé, enregistré et assemblé mériterait d’être ainsi disséqué, mais le plus simple est encore de vous laisser tenter par cette pop nébuleuse, baroque et expérimentale, mais pas forcément difficile d’accès.


[LP] Colin Stetson – The love it took to leave you

13 septembre 2024 (Third Side Music)

Restons encore un peu en terres expérimentales, car elles sont fécondes et fertiles. Colin Stetson, imposant saxophoniste connu pour sa technique inhabituelle de souffle continu qui ramène du drone dans le champ des possibles d’un instrument souvent hélas ramené à des solos baveux sur des titres mièvres, semble dans une période particulièrement créatrice. Il nous avait gratifié l’an dernier du déjà très convaincant « When we were that what wept for the sea » (on vous défie de le dire et de le répéter à toute vitesse), album étonnamment coloré et apaisé dans la discographie chaotique du bonhomme – on se souvient de sa série fameuse et apocalyptique « New History Warfare », en plusieurs volumes tonitruants, il revient désormais entre deux collaborations (il fait aussi beaucoup de bandes-son pour des films ou des séries d’horreur, comme Hérédité d’Ari Aster ou plus récemment Uzumaki, série animée tirée de l’univers cauchemardesque de Junji Ito) avec le très amèrement nommé « The love it took to leave you », disque musclé qui pourrait de prime abord s’apparenter à un album de règlement de comptes avec son ex. Si sur les titres les plus courts, l’album reste bon sans rien apporter de neuf à l’univers sonore du musicien, un titre en particulier mérite à lui seul le détour : le formidable tour de force « Strike your forge and grin », monument drone et dissonant de près de 22 minutes qui fait complètement basculer le disque vers autre chose dans sa deuxième partie.


[LP] Peeling Flesh – The G-Code

6 septembre 2024 (Unique Leader Records)

Attention : OMNI (objet musical non identifié) ! Peeling Flesh est un projet proprement inclassable dont le premier album, « The G-Code », annonce la couleur dès la pochette. Les amateurs de l’un ou des deux genres musicaux concernés auront reconnu les « codes » graphiques propres au death metal old school d’une part (le logo illisible), et au gangsta southern rap américain de l’autre (le violet, le bling-bling, les grosses bagnoles). Et aussi improbable que cela puisse paraître, la musique présente sur cet album est à l’avenant. Une fusion inouïe, mais réussie de ces deux univers, tant du point de vue de l’orchestration que des pistes de voix ou des interludes. Il faut l’écouter pour le croire. Fort heureusement, cette assez géniale plaisanterie musicale ne dure que 26 minutes, plus serait sans doute légèrement indigeste. Écoute vivement recommandée dans tous les cas.


[LP] Claude Fontaine – La Mer

6 septembre 2024 (Innovative Leisure)

Vous méritez une pause douceur après cette succession de disques expérimentaux, âpres voire complètement WTF (cf ci-dessus), non ? Laissez-vous bercer par le nouvel album de Claude Fontaine, qui comme son nom de l’indique pas est une chanteuse américaine qui fait de la musique brésilienne et jamaïcaine. « La Mer », son deuxième album après un éponyme en 2019 déjà bien sympathique, pousse encore plus loin le concept même de son univers musical, sorte de dichotomie où le rocksteady et le dub les plus traditionnels côtoient la Música popular brasileira douce et presque folk, sensuelle et sexy, mais où les deux mondes ne se mélangent virtuellement jamais. Un titre brésilien, un titre jamaïcain, deux titres brésiliens, deux titres jamaïcains. Faites vos jeux, mais ici on préfère ne pas avoir à choisir : on aime les deux. Bonus non négligeable, la voix flûtée à la Claudine Longet de l’Américaine, qui s’essaie d’ailleurs au français le temps d’un titre.


[LP] Aluk Todolo – Lux

6 septembre 2024 (NoEvDiA)

Fin de la parenthèse enchantée, on retourne aux choses sérieuses avec le nouvel album des Grenoblois Aluk Todolo, le premier en huit ans et depuis « Voix ». Si vous ne connaissez pas ce groupe, essayez de les voir en live avant d’écouter leur disque, tant leur musique tortueuse se déploie sur scène. Musique instrumentale extrêmement technique marquée par des signatures rythmiques aussi complexes que rares, rigueur et violence du black metal, technique virtuose héritée autant du death metal que du prog, et atmosphère occulte qui rappelle le zeuhl de Magma, tels sont les ingrédients hypnotiques de la musique proposée par le groupe. Sur scène, pas besoin de chichis, une ampoule est suspendue devant les musiciens et son intensité lumineuse est réglée sur celle de la musique, qui vire au rituel et à la transe. Cela faisait déjà quelques années que le groupe tournait avec le matériel de ce qui allait devenir ce « Lux » (lumière en latin, d’où… l’ampoule), donc la parution du disque était à la fois un événement et la suite logique d’un processus à la gestation lente. On reconnaît sans peine les titres joués en concert, mais la limite de cet album remarquable est qu’il n’apporte rien de plus à ces compositions. On gagne en clarté ce qu’on perd en intensité. Mais abstraction faite de ce détail – après tout, tout le monde ne les a pas vus en concert – ce disque mérite vraiment d’être écouté et diffusé.


[LP] San Carol – mala vida

20 septembre 2024 (Mims recs)

Projet solo de l’Angevin Maxime Dobosz (Big Wool), San Carol en est déjà au quatrième album en une petite dizaine d’années, et assume cette fois totalement l’admiration du musicien pour un genre emblématique des années 90, le shoegaze. Si en 2024, il semble parfois difficile de trouver des albums qui ont encore quelque chose d’intéressant à dire dans ce domaine, force est de constater que ce « mala vida » n’est pas en reste. Passée l’impression d’un solide pastiche de Slowdive ou des Cocteau Twins – on sent une belle inspiration dream pop sur l’album – l’Angevin nous prouve qu’il sait aussi s’affranchir des codes de l’exercice de style pour oser des saillies plus rock ou électroniques moins sages que ce que le programme aurait pu laisser croire. À mesure que l’album avance, il gagne en maturité et s’éloigne de ses modèles pour trouver quelque chose de rare : de la personnalité. Une réussite tenace.


[LP] Dame Area – Todo la verdad sobre Dame Area

13 septembre 2024 (Humo internacional)

Histoire de ne pas vous habituer à la douceur et aux ambiances cotonneuses du disque précédent, on va vous réveiller un peu. Découverte en live il y a quelques années au festival Levitation France (le même soir qu’un concert de… Big Wool, tiens tiens !), Dame Area est un duo barcelonais que l’adjectif hargneux semble avoir été inventé pour qualifier. Officiant dans un registre indus-EDM-noise particulièrement percussif, mais très dansant, et catapulté dans une autre dimension par les hurlements frénétiques de Silvia Kostance, le groupe ibère n’avait jusque-là pas totalement réussi à nous convaincre en studio. Deuxième volet du diptyque entamé avec « Todo la mentira sobre Dame Area » en 2022, ce « Todo la verdad sobre Dame Area » est un modèle de rage et d’obstination. Le genre de disque qui vous laisse un peu hébété pendant quelques instants, et deux minutes plus tard vous vous prenez au jeu et commencez à crier, à sauter et à casser tout ce qui vous entoure – on exagère à peine. Un bon exercice de cardio.


[LP] Rahim Redcar – HOPECORE

27 septembre 2024 (Because Music)

Okay, si vous nous aviez dit il y a encore deux-trois ans qu’on finirait par recommander un disque de Redcar, aka Rahim Redcar, aka Chris, ex-Christine & the Queens, on aurait sans doute éclaté de rire. Mais il faut bien avouer que plus iel change de nom de scène, plus iel brouille son identité de genre et plus iel s’enfonce dans un délire mystico-hurluberlu pétri de deuil et de fascination christique, plus sa musique devient bigrement intéressante. « Redcar, les adorables étoiles » et surtout « Paranoïa, Angels, True Love » étaient imparfaits, trop longs et complètement mégalo, mais possédaient bon nombre d’excellents morceaux, tout comme l’EP qui a tout changé, « La vita nuova ». Ce « HOPECORE », accompagné d’une pochette étonnante et belle, comme un crayonné de mode très vif, nous prend au dépourvu : c’est un album de house. Hommage inattendu à tout un pan de la musique des années 90, revisité bien sûr à la sauce Redcar, et dont le climax est probablement l’étrange titre-fleuve « Opera – I understand » et ses vingt minutes d’ambient qui contrastent fortement avec les aspirations dance du reste du disque. On ne peut certainement plus reprocher à cet artiste de chercher le succès par une musique commerciale.


[LP] Midwife – No Depression in Heaven

6 septembre 2024 (The Flenser)

Terminons cette sélection avec peut-être le disque le plus automnal de tous, un album sur lequel il nous est difficile de mettre des mots tant il nous plonge dans des émotions contradictoires et, il faut le dire, pas forcément des plus agréables. Midwife, dont c’est le sixième album, est le projet solo de la musicienne américaine Madeline Johnston. Sur ce nouvel opus, elle explore un son à la douceur trompeuse. Son slowcore murmuré et délicat nous enveloppe comme pour nous caresser, mais petit à petit c’est un sentiment de suffocation qui s’empare de nous à l’écoute de ce disque vénéneux et anesthésié. Très justement nommé, il s’insinue en nous par petites touches pour nous coller un bourdon incommensurable. Mais c’est en même temps si beau, et si maîtrisé… Pas la moindre lueur d’espoir dans cette musique en trompe l’oreille, mais un étrange réconfort, comme un poison chaud qui se déverse dans nos veines et nous endort pour toujours.

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Maxime Antoine

cinéphile lyonnais passionné de musique