[Focus] Nos coups de cœur de juin 2024

L’été semble enfin là, et les orages (météorologiques et politiques) de ces dernières semaines sont derrière nous désormais : c’est l’occasion idéale de revenir sur quelques albums qui auront marqué le mois de juin, mois que vous avez peut-être passé comme nous à hurler dans l’oreille devant la catastrophe d’une situation politique au bord du gouffre et l’urgence d’une remobilisation dans nos rangs pour éviter que cette catastrophe ne devienne un paradigme. Forcément dans un contexte pareil, difficile de vous proposer joie, paillettes et lumière (et pourtant le mois des fiertés vient de se refermer), donc une sélection à l’avenant, avec une forte coloration metal, musiques extrêmes et expérimentations diverses – mais quelques éclaircies pop ou électroniques sont aussi au programme ce mois-ci. Voici donc 8 albums parus en juin et dont nous vous recommandons l’écoute, oreiller vissé au visage ou non.

[LP] Kaytranada – TIMELESS

7 juin 2024 (RCA)

Le producteur et DJ canadien nous propose avec ce « TIMELESS » ce qui est sans nul doute son meilleur album à ce jour, en tout cas son plus consistant, son plus cohérent aussi. Si la durée est généreuse, avec une version bonus culminant à près de 70 minutes, on ne sent pas le temps défiler, grâce à un son groovy et chaud à souhait, et pléthore d’invité.es de marque qui savent trouver leur juste place et apporter ce qu’il faut de varié et de personnel pour cimenter le tout : Tinashe, Anderson .Paak, Thundercat, Childish Gambino… Une fusion idéale de new soul, RnB et house.


[LP] Sumac – The Healer

21 juin 2024 (Thrill Jockey)

Là encore, nous avons droit au meilleur album de la discographie de ce groupe de sludge « atmosphérique » américain. Si leur album collaboratif avec le chantre de la japanoise Keiji Haino était déjà de haut vol, « The Healer » (« le guérisseur ») conjure tous les superlatifs : musique hors normes par sa durée déjà : quatre titres, presque 80 minutes et deux morceaux-fleuves dépassant les 25 minutes sont au programme. Le son est poisseux, plus marécageux qu’atmosphérique si vous voulez notre avis, avec des incursions dans le doom évidemment, mais aussi le black metal, le drone ou l’ambient. Un album certes difficile d’accès, mais absolument impressionnant de maîtrise.


[LP] Julie Christmas – Ridiculous and Full of Blood

14 juin 2024 (Siviana)

On reste dans le domaine des musiques dites « extrêmes » avec le nouvel enregistrement de la trop rare hélas Julie Christmas, chanteuse américaine à l’univers difficilement classable : metal certes par sa propension à la violence et au déchaînement de fureur, mais aussi des inspirations plus pop, punk, gothique ou même lyrique et néo-classique au gré des morceaux et des albums. Capable de monter très haut dans les aigus, en chant clair comme saturé (ses vociférations joyeuses sont presque une signature), comme de descendre bien bas dans les growls, elle démontre une nouvelle fois avec de disque aussi réjouissant qu’éprouvant, l’étendue de son talent – et de sa folie ? Un des albums les plus singuliers de ce début d’été.


[LP] Fu Manchu – The Return of Tomorrow

14 juin 2024 (At The Dojo)

Place au stoner et au space rock avec le nouvel album d’un groupe qui fait office de vieux briscard en la matière : Fu Manchu. Si le précédent album trouvait son sommet dans un titre épique de 18 minutes avec en featuring le génial Alex Lifeson (Rush), « The Return of Tomorrow » voit le groupe retourner à son stoner caractéristique : plus rapide et efficace, concentré sur des morceaux dépassant rarement les cinq minutes au profit d’une inspiration plus punk. Un album nerveux, mais très solide, qui montre qu’au bout de quarante ans de carrière, le groupe californien en a encore sous le pied.


[LP] Alcest – Les Chants de l’Aurore

21juin 2024 (Nuclear Blast)

C’est peu dire que le nouvel album d’Alcest, le premier depuis « Spiritual Instinct » en 2019, était attendu au tournant. Annoncé depuis des mois par des visuels inspirés du symbolisme européen et de l’Art Nouveau, puis par deux singles lumineux et presque pop, ce septième album du trio emmené par Neige se voulait à la fois retour aux sources et nouveau départ. Album de renouveau plus que de transition, s’il est certes moins sombre en apparence que ses deux prédécesseurs, il n’est pas en rupture totale comme le fut en son temps le très clivant « Shelter ». Ici, ce sont d’une part les influences japonaises (chant, paroles, instruments), très présentes depuis le génial « Kodama », et de l’autre un son et une production très marqués par le shoegaze des tout débuts et par certains groupes de post-punk et de dream pop adulés de Neige (pensez The Cure après 1985, les premiers Slowdive et Lush, certains Cocteau Twins ou Siouxsie & the Banshees), qui assurent la réussite et l’originalité de ce nouvel opus, pourtant pas avare en saillie black entre deux éclats de lumière. Un numéro d’équilibriste difficile, mais convaincant, à l’image de l’exceptionnel « Améthyste », sans aucun doute le meilleur titre de l’album.


[LP] Solar Temple & Dead Neanderthals – Embers Beget the Divine (Live)

14 juin 2024 (self released)

Une fois n’est pas coutume, nous faisons le choix de vous recommander un enregistrement live dans notre sélection mensuelle. Si Solar Temple, side-project de Mink Koops, batteur de Fluisteraars, un groupe de blackgaze batave par ailleurs assez passionnant, a également sorti ce mois-ci un album studio (« A Gift That Should Have Been Reserved for the Great Lights »), il est ici associé aux Dead Neanderthals, duo également néerlandais qui opère dans un style plus jazz-fusion-grindcore-improvisation à la John Zorn. Résultent de cette création pour la scène du Roadburn Festival (le plus gros festival européen de musique extrême et expérimentale au sens large du terme), 51 minutes de semi-improvisation découpées en trois mouvements, pour un album qui oscille entre space rock, black atmosphérique, shoegaze, drone… Une franche réussite.


[LP] Storefront Church – Ink & Oil

28 juin 2024 (self released)

Deuxième album du encore relativement inconnu Lukas Frank, collaborateur régulier de Phoebe Bridgers, ce « Ink & Oil » est un disque majestueux et extrêmement ambitieux de chamber pop, dont les arrangements volontiers somptueux, frisant parfois une certaine grandiloquence, sont finement contrebalancés par la noirceur et l’intensité des textes, mais aussi par la force d’une interprétation incarnée du jeune auteur-compositeur. Les titres les plus sobres, s’ils apportent une respiration bienvenue dans une œuvre par ailleurs très dense et étouffante, pêchent parfois en comparaison. Affaire à suivre donc.


[LP] Shackleton & Six Organs of Admittance – Jinxed by Being

28 juin 2024 (Drag city)

Collaboration inattendue s’il en est, cet album – le deuxième en ce premier semestre 2024 pour Ben Chasny (Six Organs of Admittance) – opère un improbable trait d’union entre l’univers plutôt électronique et expérimental de Shackleton et son propre folk psychédélique incandescent et mystique. Les pistes sont bien plus longues qu’à l’accoutumée, et le disque nous perd volontiers dans les méandres de ces quelques compositions hypnotiques et entêtantes, qui semblent vouloir échapper à toute catégorisation. Une expérience surprenante, comme hallucinée, de folk hypnagogique, presque chamanique.

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Maxime Antoine

cinéphile lyonnais passionné de musique