Il y a des groupes qu’on aime. Et qu’on aime encore plus après les avoir rencontré. C’est le cas des Concrete Knives. A l’occasion de leur concert à la Fnac Live – festival au cœur de Paris – Morgane et Nicolas nous ont parlé. Il est question de leur musique mais au delà de ça, ils donnent leur point de vue sur la culture française et ses œillères. Sur l’industrie de la musique et les passages obligés et assumés.

- Beaucoup de médias parlent de vous comme le groupe qui monte. Ce n’est pas une étiquette trop pesante et usée ?
Morgane : Il y a une époque où j’étais super forte en escalade. Mais là, ça fait longtemps que j’en n’ai pas fait.
Nicolas : Si. Enfin qui monte, je ne sais pas… J’ai l’impression d’aller de manière très horizontale.
Morgane : C’est une façon de penser, une façon verticale qui ne me parle pas du tout. Nous on fait des allers-retours, on se promène, on va d’un point à un autre…
Nicolas : On avance tout doucement, on fait notre truc. Les gens ont besoin de monter, c’est très curieux d’ailleurs. Tu regardes partout, particulièrement en France, tu as un rapport très pyramidal.
Morgane : Tu as Jean-Jacques Goldman tout en haut, car c’est lui qui gagne le plus d’argent.
Nicolas : Enfin qu’importe, nous on avance.
- D’un point de vue plus musical, je trouve que dans votre son, il y a un truc que les autres groupes français ont du mal à développer : c’est une mélodie assez fluide et naturelle. Ça vient d’où ce talent ?
Morgane : Ça c’est ce charmant garçon qui a un talent inné pour la mélodie !
Nicolas : La mélodie c’est ce que tu retiens. Quand j’étais petit c’est ce que j’aimais, ce que j’ai toujours aimé. C’est quelque chose de très direct. Généralement, quand tu la retrouves dans de la musique très populaire, voir même pourrie – que ton pote va siffloter et que tu vas avoir dans la tête toute la journée. C’est le coté pop de la chose. La mélodie au centre du truc.
Morgane : La chanson elle va être hyper variété, si la mélodie est bonne… C’est vraiment le truc qui me plaît.
Nicolas : Je pense qu’à travers la mélodie tu peux d’avantage affirmer, dialoguer avec quelque chose de plus fort que certains mots. La mélodie, c’est un signe très fort. C’est un message.
- Justement, votre musique est très percutante , peut-être que je m’emballe, mais aussi politique, dans le sens fédérateur. Même dans votre chant il y a cette communion. C’est quelque chose que vous cherchez à insuffler à votre public ?
Morgane : Se rassembler, vivre un truc ensemble, partager avec plein de gens, c’est juste parce qu’on aime vivre. Ça fait du bien physiquement et mentalement. Au delà d’être politique, c’est un besoin. Ce n’est pas une histoire de revendication ou de message, mais de besoin.
Nicolas : Au début, on chantait à deux soit par complexe soit parce que ça nous plaisait. Tu avais notre bassiste qui chantait à côté, qui n’avait pas de micro et qui chantait très faux. Mais c’est pas très grave, du coup, on lui a mis un micro. Et ainsi de suite. Puis tout le monde a chanté un truc, du coup il y a cette énergie qui se dégage d’un truc très fort. Que tu retrouves dans le hip-hop, dans le rap, des trucs très scandés. Dans d’autres musiques aussi…
Morgane : Dans le chant grégorien [rire]
Nicolas : Oui dans beaucoup de trucs de folklore, quelque soit la culture. Nous quand on nous parle de chant on nous dit « il y a ce truc d’Arcade Fire ». Oui on connaît, mais c’est des trucs que tu retrouves avant tout dans la musique la plus brute possible.
- Vous parlez souvent de sincérité. Vous êtes signés – passage obligé. Vous avez fait une pub. Pour réussir dans la musique, il y a des concessions à faire ? Vous y avez perdu des libertés ?
Morgane : C’est la clé de la liberté.
Nicolas : Il ne faut pas non plus être hypocrite.
Morgane : On vient tous de familles plutôt modestes, on est arrivé dans la musique avec pas un sou. Un moment donné, un album ça coûte de l’argent. Tu as le choix : soit tu signes sur une grosse major qui va te faire un gros chèque, par contre elle va te dire « la pochette de l’album ça va être ça et puis vous allez faire une chanson en français pour la radio, l’ingé son ça sera lui et pas un autre » soit effectivement, tu vends un peu ton âme au diable en mettant ta musique sur une publicité…
Nicolas : Non, c’est une connerie…
Morgane : Moi non plus je ne trouve pas, je ne le vois pas du tout comme ça. Mais il y a des gens qui vont avoir ce regard-là.
Nicolas : C’est des crétins.
Morgane : Ils ne comprennent pas comment ça se passe économiquement la musique. Nous, effectivement, on a eu l’argent grâce à la publicité et cet argent là nous a permis de faire l’album comme on voulait, d’acheter du matériel parce qu’il en fallait. C’est presque vital. A moins d’avoir un super mécène mais finalement c’est toujours pareil. Tu as toujours besoin d’un peu d’argent.
Nicolas : Que tu signes un contrat d’artiste ou tout ça, l’argent il vient du même endroit. Que ça soit chez Boulanger, ou Mercury, Universal, ou chez un mécène qui est pas très clean.
Morgane : Après tu peux être Daniel Johnston,tu peux enregistrer sur des cassettes dans ta chambre… C’est sûr que ça ne coûte pas beaucoup d’argent.
Nicolas : Je n’ai pas de complexe vis à vis de ça.
Morgane : Franchement non. C’est juste que les gens ne réalisent pas.
Nicolas : Ils pensent qu’on a acheté des yachts et qu’on est super riches. Alors que pas du tout.
- En ce moment vous faîtes la tournée des festivals, on peut s’attendre à quoi sur scène ?
Nicolas : On aime jouer… Mais c’est une question assez difficile, car on ne peut pas se dédoubler. C’est un peu schizophrénique ce genre de rapport.
Morgane : En tout cas, on peut s’attendre à voir des gens qui vivent des choses intenses sur scène. Ce qui peut être, je pense, si on est sensible à ça, une très bonne expérience en tant que public.

- Justement, un public de festival c’est différent des autres publics ? Il y a un autre effort à faire ?
Morgane : Non, tu fais pareil.
Nicolas : Je pense que les gens ont envie de se faire plaisir, comme tout le monde. Je pense qu’il y a, en fait, quelque chose de très décontracté. Les gens sont venus pour écouter de la musique, pour faire la fête. Toi, tu rencontres des groupes et voilà. C’est très bon enfant.
- Et si ce soir, vous deviez partager la scène avec un des artistes présents , ça serait avec qui ?
Nicolas : Déjà, on a fait beaucoup avec les artistes présents.
Morgane : On a fait Christine and the queens, Lilly Wood and the prick.
Nicolas : On fait aussi Isaac Delusion à Nova, mais on a pas fait Rokia Traore. Alors ça sera Rokia Traore. Pas parce qu’on ne l’a pas fait – enfin oui aussi – mais aussi parce qu’on aime ce qu’elle fait. C’est toujours hyper excitant. Je suis impatient de voir ce que ça va donner.
- J’imagine que vous passez beaucoup de temps dans les transports. Alors si vous aviez un titre inavouable dans votre mp3, ça serait lequel ?
Nicolas : On en a des tonnes.
Morgane : On adore faire ça. Dans le camion on met vraiment des trucs détente. On a quand même écouté Ska-P.
Nicolas : Oui mais ça c’est pour imposer le style. On a écouté Tarzan Boy, un truc pourrave des années 80.
Morgane : Oh il y a pire quand même. On a écouté Claude François aussi.
Nicolas : Mais Claude François c’est la classe par rapport à Tarzan Boy. D’ailleurs, on parlait de mélodie, il y en a une super sur ce truc-là. Et puis on a écouté Africa de Rose Laurens.
Morgane : Ah oui ! [chant] « Africa j’ai envie de danser comme toi. Un sorcier Vaudou m’a peint le visage »… On écoute des trucs supers aussi !
- D’ailleurs, si vous avez des groupes à nous faire découvrir, on est preneur…
Morgane : Il y a Zun Zun Egui, car leur musique est trop peu connue.
Nicolas : Le Vasco qui sont de banlieue parisienne et qui font une sorte de …
Morgane : [rire] ça n’a pas de nom !
Nicolas : C’est très singulier, ça va de la musique électronique à des choses très curieuses. Avec un fil conducteur très simple. Ils joueront aux Trans Musicales, alors on entendra parler d’eux en 2014.
- Vous venez de Caen, vous êtes sorti avant le coup projecteur donné sur la ville. Quel est votre regard sur la vie musicale de la ville ? Il y a vraiment un truc d’attractif qui s’y passe ou pas du tout ?
Nicolas : C’est un fantasme.
Morgane : Il n’y a pas grand chose à faire à part de la musique.
Nicolas : Généralement, tu compares à des villes, à des scènes qui ont marqués l’histoire. Alors bien sûr si tu compares Caen à Manchester dans les années 80, ça n’a rien à voir. Si tu compares à Seattle dans les années 90, ça n’a rien à voir non plus. Il y a des groupes, il se passe des trucs, c’est bien structuré à la manière française. Nous on est sorti du truc, comme Orelsan l’a fait dans un autre registre. Parce qu’on en avait envie et qu’on voulait être libre.

- Oui, chez vous on retrouve quelque chose qui veut s’émanciper de la culture et du ficelage français. Vous n’êtes pas labellisés « Français », d’ailleurs vous chantez en anglais…
Nicolas : C’est pour faire chier, en fait je crois. C’est vrai. Moi, j’ai fait des études de lettres, enfin un Bac L, c’est pas que je lis pas de bouquins mais on m’a foutu un tel poids avec cette culture… Puis c’est une culture figée, qui regarde derrière.
Morgane : On se disait l’autre jour, que si ça continuait comme ça, la culture française, dans 100 ans, ça sera comme Rome. Une ville musée, ruine. C’est très beau Rome, mais c’est des ruines.
Nicolas : Ça manque de dynamisme, de perspectives, de risques. Peut être que cette culture-là est encore trop proche. La culture des Lumières a 200 ans, 300 ans.
Morgane : C’est vrai qu’on voyage beaucoup et parfois on a des sortes de révélations. En Hollande, on jouait dans un festival qui était placé dans une sorte d’immense skatepark. Super bien pensé pour les gens, pour les jeunes aussi. On se disait « En France, jamais on aura ça ». Il y a tellement de patrimoine. C’est important de préserver le passé, mais c’est aussi important d’ouvrir l’espace à l’avenir.
Nicolas : Je pense qu’en France, il faut, à présent, faire d’avantage pour les gens. Laisser les gens s’approprier l’espace.
Morgane : Un skatepark dans 1000 ans ça sera aussi grandiose que l’Acropole. « C’est là qu’ils faisaient du skate ! C’est génial !»
- Du coup, c’est un bon truc de jouer ce soir en pleine ville et gratuitement ?
Nicolas : C’est cool, c’est le genre d’initiative qu’il faut. C’est bien car c’est quelque chose de très massif, mais à côté il y a plein de lieux qui vont fermer à cause de trucs moins bien.
Morgane : Je trouve ça cool – même si je n’aime pas tout dans la programmation – il y a autant des choses hypers connues que des choses risquées. Je trouve ça chouette.