Depuis 2013, le bateau fumeux de Sam Ricketts et Tom Clarke suit des sillages bien trop épais pour passer inaperçus, des sillages sombres et tourmentés que de célèbres anglais ont déjà tracés dans la musique électronique. Sans les citer – car nous les connaissons tous – , ces magiciens se sont démenés à reconsidérer la mélancolie en la rendant jouissive et addictive, inhérente à la création musicale et vecteur communicant du mal-être psychique. Mais aussi pour en faire un étendard formellement esthétique. Après un album plus ou moins apprécié par les heureux dépressifs, Cloud Boat revient avec « Man of War », un EP implacable et insidieux, renouant avec le dubstep fantomatique de leur début.

Cet EP marque une réelle progression sonique pour le groupe. Le morceau d’ouverture « Gaia », qui n’est rien d’autre que la déesse mère dans la mythologie grecque, définit parfaitement le ton de « Man of War ». Lourds, sous des basses qui broient du noir, les coups de synthés créent une imposante toile de fond tout en relevant la voix menaçante de Tom. « Nous avions notre propre studio pour cet EP », nous confie ce dernier. « Cela nous a donné l’occasion d’explorer de nouvelles techniques de production et d’utiliser des engins qui nous n’avions pas avant. Ce fut un processus très spontané et les choses se sont développées très vite. Nous voulions explorer notre côté le plus sombre avec des techniques électroniques. Au lieu de commencer la plupart des chansons avec des voix ou des guitares, nous avons essayé de commencer par des boucles de batteries ou de samples pour établir d’emblée la signature de l’EP. » Le titre éponyme est quant à lui conduit par des beats propulsés dans des méandres délavés et surnaturels, alors que « Fall Crocus » emboite le pas contemplativement en rappelant par la même occasion la veine hypnotique et picturale de leur premier album « Book of Hours ». La dernière et quatrième « Cosmos Pink » est assurément la piste la plus novatrice, tendant vers l’émotionnel où la dimension cosmique que Cloud Boat s’efforce de gouverner depuis qu’il a déployé ses voiles, prend toute sa mesure.
Nous ne pouvions que nous interroger sur le nom de l’EP qui aurait pu résonner intensément dans la conjoncture mondiale actuelle. Mais quand nous avons posé la question à Tom, il nous a exposé une problématique bien plus éloignée : « Une partie du processus était d’essayer de canaliser l’agressivité dans notre son. Nous avons toujours été conscient de l’image que nous renvoyons, de comment les gens perçoivent notre musique, souvent jugée comme éthérée et introspective. Mais avec l’expérience, à force de la produire et de la jouer sur scène, elle s’est révélée être différente des impressions rendues. De ce fait, nos chansons tendent vers une sorte de mission dont le but serait de transmettre à l’auditeur le sentiment que nous percevons de la musique. Et nous avons donc pensé que « Man of War » (l’homme de guerre) était un surnom approprié à cette mission. » C’est en ce sens que Cloud Boat s’interroge sur l’identité de sa musique et plus largement sur le rôle de l’artiste dans la création. Les apparences sont trompeuses. Nous avons coutume de dire que l’habit ne fait pas le moine. Cloud Boat s’en amuse, grand et magnifique dans leur soutane.

« Man of War » de Cloud Boat est disponible le 14 octobre 2016 chez Born Electric.