[Flash #10] Cleo T., Volin, The Strings, Wear Your Wounds et We Deserve This

Cinq sorties en apparence totalement opposées les unes aux autres, allant de la pop au post-rock en passant par un rock puissant et une chanson française à la poésie surannée et magnifique, mais qui démontrent à la perfection toute la duplicité de l’art musical. Bienvenue dans les univers lumineux ou ténébreux de Cleo T., Volin, The Strings, Wear Your Wounds et We Deserve This.

[LP] Cleo T. – And Then I Saw A Million Skies Ahead

10 mars 2017 (Moonflowers)

Inlassablement et avec une passion sans faille, la jeune artiste française Cleo T. continue à explorer les mille et un mystères d’une pop élaborée et allant fouiller dans des mélodies et ingrédients sonores toujours plus éclairés et éblouissants. Ainsi, « And Then I Saw A Million Skies Ahead » n’est pas qu’une promesse ; c’est bel et bien le tableau que la musique nous invite à contempler, errant sur des territoires tout en arabesques sensuelles (« African Queen ») ou mêlant blues et électro dans une union charnelle et sensorielle envoûtante et charmeuse (« Stay! »). En s’autorisant les déviances harmoniques les plus tendres et sculpturales, Cleo T. va pourtant droit à l’essentiel, dosant chaque arrangement avec sagesse et immédiateté (« Shine ») ou expérimentant des pistes oniriques et étranges qui nous confondent avant d’emporter notre adhésion totale (« Gone (wdyg?) »). Aussi caressant et aimant qu’une âme sœur, ce nouveau disque fiévreux et pulsionnel accompagnera nos errances nocturnes, en quête de l’être aimé et des charmes volés à des regards empreints d’affection et de séduction (« Look At Me I Am A Horse »). Aussi pur et scintillant que quelques gouttes de rosée sur la peau nue d’une créature aux atours hypnotiques.


[LP] Volin – Volcan

31 mars 2017 (Antipodes Music)

La chanson française actuelle commence, enfin, à retrouver un semblant de sagesse et de sens grâce à des compositeurs et auteurs alliant poésie et profondeur en se soumettant aux affres si sensibles de la langue de Molière. Avec « Volcan », les Montpelliérains de Volin ne se sont pas contentés de créer un premier album mariant musiques acoustiques et humaines et textes dont l’intensité évocatrice et imagée demeure imparable au fil de l’écoute ; non, tout ce qui nous est ici offert va bien au-delà. Car, chez Volin, les mots et les instruments se fondent les uns dans les autres, argiles malléables et nécessaires à l’apparition d’une œuvre dont les contours nous bouleversent, des pulsations électroniques angoissantes de « Secousses » à la beauté tragique de « La tête haute », sans jamais céder à une quelconque facilité. On sent que le fait de parvenir à un tel résultat a demandé des efforts considérables au trio, afin d’allier les vagues intimistes et nues de « Volcan » à la montée instrumentale de « Citadelle » ; et, face à une telle puissance sensorielle, électrique et marquante, on ne peut que vouloir suivre toujours plus loin ce projet à part, aussi radical qu’ouvert d’esprit et de cœur.


[LP] The Strings – Low Light

28 février 2017 (Autoproduction)

Dire que l’on a été marqué par « Low Light » des trois frères de The Strings relève du doux euphémisme, mais serait cependant beaucoup trop réducteur. Car ce qui apparaît comme un disque de rock psychédélique à travers l’introductif – et déjà frappant – titre éponyme ne dévoile pourtant pas – encore – les myriades d’idées créatrices que cet opus aux senteurs nacrées et délicieuses contient en son sein, qu’il s’agisse des sublimes mélodies chorales de « So Nice », du blues rock enfumé et moite de « Myself » ou des éclairs brûlants de « Dazzling Woman ». Bien loin de se contenter de jouer un rock marqué d’influences nostalgiques, le trio se sert de cette caution artistique pour développer ses propres phénomènes, ses histoires à la fois personnelles et universelles, dans une performance insatiable et brûlante. Impossible de tenir en place et de ne pas vouloir enlacer une conquête d’un soir lorsque résonne « In My Dreams », ou de sentir les effets secondaires du narcotique « We Are Disappearing », bientôt rejoints par la sobriété folk du final « You Don’t Need To Go ». Ce qui nous oblige à rassurer la famille Marcos ; non, comptez sur nous, on n’est pas prêt de partir de sitôt, surtout si vous continuez à nous posséder de la sorte !


[LP] Wear Your Wounds – WYW

7 avril 2017 (Deathwish Inc.)

L’évidence n’est plus à démontrer : Converge fait bel et bien partie de ces plaisirs sauvages et coupables que tout fan de musique extrême n’ose confesser, mais auxquels il se raccroche entre deux mouvements plus doux et mélodiques ; en témoigne la passion inébranlable de l’auteur de ces lignes pour le cultissime « Jane Doe », monument punk et hardcore qui n’est pas prêt de chuter de son piédestal. Mais ce serait oublier que Jacob Bannon, chanteur du projet de Boston, a plus d’une corde à son arc et mène ic de front son projet parallèle le plus ambitieux, Wear Your Wounds, dont le premier album, sobrement baptisé « WYW », risque de déstabiliser les supporters de la première heure de la machinerie bruitiste à laquelle le hurleur de service nous avait habitués. Et pour cause : il se dégage de cet opus une mélancolie noire et visqueuse qui laisse pourtant apparaître de superbes rayons d’un soleil certes irritant et corrosif (« Best Cry Of Your Life ») mais également onirique et étonnamment émotionnel et sincère. Les deux parties du titre éponyme et de « Iron Rose » nous immergent dans un monde relevant de l’inédit, brassant les influences sans jamais se contenter de les recopier, apaisant les tempêtes lors de minutes exceptionnelles et brillantes (« Breaking Point »), chassant les nuages oppressants du spleen tout en acceptant la souffrance comme inspiration et remède aux maux les plus tourmentés, à ces douleurs qui nous torturent et nous plongent dans l’inertie et la paralysie (« Heavy Blood »). Avec ces longues pistes étirées et meurtries, Jacob Bannon signe une œuvre incomparable, demandant d’avoir le cœur bien accroché et un minimum de bonne humeur avant de l’appréhender ; mais le voyage n’en est que meilleur et troublera même les plus vigoureux.


[EP] We Deserve This – Smile

24 février 2017 (Fluttery Records)

Projet rock du prolifique compositeur allemand Jan-Dirk Platek, We Deserve This se permet, sans aucun tabou ni aucune frontière, d’explorer le genre dans tous ses états, même les plus extrêmes. Car, à l’écoute de ce « Smile » qui fait sourire autant qu’il explose dans nos oreilles et nos cerveaux, force est de constater que l’homme a su s’approprier des élans guitaristiques jamais démonstratifs mais, au contraire, proches de l’humain et de ce que l’art purement instrumental donne de plus agréable et puissant à découvrir. Qu’il s’agisse de la pesanteur pluvieuse de « Smile » ou du riff tout en reverb et delay, qui n’est pas sans rappeler un certain Jesu, de « Words », le compositeur déploie des trésors d’ingéniosité pour rendre hommage à des œuvres effleurant parfois la consistance entière que cet EP épouse sous toutes ses formes. Impossible de ne pas trembler face au doom lumineux et hypnotique de « Unnahbar » ou aux éclairages puissants de « Der Wandel », où un piano d’abord réconfortant se fait bientôt intrigant et proche de la dissonance, portant dans ses notes un esprit fantomatique qui se concrétisera dans les vagues acoustiques et électrisantes de « Undecided ». Intrusif et direct, « Smile » poursuit la quête d’un artisan sonore qui, déjà, vient de sortir un disque plus ambient, « Convex ». Le plus court chemin entre deux points tellement opposés n’est-il pas finalement le virage à 180 degrés ?

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