[LP] Christian Kjellvander – Wild Hxmans

Tous les albums ne nous imprègnent pas de la même façon. « Wild Hxmans » de Christian Kjellvander se sera lui, progressivement installé, depuis quelques mois, quelque part dans un coin de notre tête. Petit à petit, il nous aura donné envie de nous enfoncer secrètement, dans les profondeurs de son nuancier de sentiments, histoire d’échapper pour quelques instants à la frénésie contemporaine et mieux nourrir nos rêveries de cet ailleurs étrange et lyrique.

Au milieu d’un brouillard épais et nocturne, porté par une barque sur une eau étrangement silencieuse, nous pénétrons doucement le royaume chimérique de ce noble suédois. Une lente progression au milieu de nulle part, aucun indice, ou presque, aucune trace ou presque (« Strangers in Nordheim »). Peut-être au loin, quelque chose ? Combien de temps avons-nous dérivé, quand se présente cette présence vocale, grave et profonde ? Une minute, une heure, une éternité ? Et il est déjà trop tard pour revenir en arrière alors que la guitare semble nous tendre la main ? Après quelques recherches, nous ne pouvons que constater l’éloignement (raisonnable) avec l’humeur tendrement folk des premiers pas de notre hôte, à savoir le séduisant « Songs From a Two-Room Chapel ». Seize ans déjà ! L’homme a mûri. Et a sûrement traversé bon nombre de joies, de peines, de doutes et d’épreuves. Voilà ce que chaque mot prononcé, chaque syllabe qui s’étend, nous raconte en substance, avec la retenue de l’émotion (« Stiegga »). Et pourtant comme dans de nombreuses catharsis musicales, le chemin passe aussi par la libération grisante du son. Quelque chose s’est envolé dans le sillage de la distorsion réverbérée ! À n’en point douter, la puissance évocatrice de ces intenses plages chimériques doit notamment à la justesse de jeu du bassiste Ruben Engzell et du batteur Per Nordmark. Pour la petite histoire, ce dernier s’est largement illustré au sein de la scène post-hardcore suédoise, notamment au sein de combos aussi incisifs que Breach et Fireside. La tension intrinsèque de titres comme « Thing Is » et « Faux Guernica » tient beaucoup de sa frappe sèche, précise et affirmée.

Forcément à travers ce grain de voix, à travers les aspérités de ces intentions à fleur de peau, nous retrouvons cette troublante capacité à sublimer le doute, la souffrance, la tristesse, le manque comme savent si bien le faire le leader de Tindersticks, Stuart A. Staples (auteur lui aussi en 2018 d’ailleurs d’un troublant long format, « Arrhythmia ») ou encore l’unique David Sylvian (dont la discographie n’en finit plus de nous envoûter). Nous pourrions aussi évoquer la figure de Mark Lanegan, avec qui Christian K. partage d’ailleurs un goût prononcé pour les explorations stylistiques et les rencontres artistiques. Ou pourquoi pas celle de l’immense David Eugene Edwards, notamment pour ce rapport complexe et dévorant avec la foi, à la croyance et au spirituel à l’image du splendide « Halle Lay Lu Jah ». Musicalement d’ailleurs, les deux musiciens donnent, chacun à leur manière, un étonnant relief mystique à leurs compositions. Et si l’Américain tend de plus en plus vers une version agitée, et de plus en plus électrique et presque post-punk, le Scandinave lui opte pour un mélange subtil d’americana, de post-rock et de slowcore. De belles façons d’échapper à la norme Pop, en laissant les morceaux s’installer, s’étirer, revenir (« Curtain Maker »).

Avec « Wild Hxmans », Christian Kjellvander a tout simplement signé un des disques les plus entiers et les plus bouleversants de l’année 2018, peut-être parfois excessif dans son expressivité (« Curtain Maker ») mais pour de bonnes raisons. Se livrant ainsi comme une séance de rattrapage, il nous donne envie de vivement nous plonger dans son immense discographie, remplie de side-projects et de rencontres en tout genre.

crédit : Simon Fessler

« Wild Hxmans » de Christian Kjellvander est disponible depuis le 18 octobre 2018 chez Tapete Records.


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