[LP] Chilly Gonzales – Chambers

Avec son talent fou de la métamorphose et de l’interprétation des genres, Chilly Gonzales transpose la musique de chambre de l’époque Kings & Queens à la nôtre. « Chambers » est épatant.

Chilly Gonzales - Chambers

C’est le mois des Gonzalez (ou Gonzales, selon la terminaison). Quand l’un se damne magnifiquement à réinventer sa douce entreprise folk (son dernier « Vestiges & Claws » en est la preuve irréfutable), l’autre se sort les doigts d’un genre pour en tanner un autre. On le connaissait dans ses collaborations masquées, avec les robots français de Daft Punk ou encore avec la voix métallique de Feist ; mais dernièrement, son approche vénale de la musique surprend encore, comme toujours. Il s’attaque à une tranche de l’Histoire assez monumentale : la Renaissance, période d’intense épanouissement, tant dans l’art que dans la science. Il accorde la musique de chambre à la sauce d’aujourd’hui, en la jumelant à l’addiction de la pop et à la douce folie du jazz. Chilly Gonzales, dit « Gonzo », envoie un coup de pied serré dans la noblesse de la musique classique.

Il fait de chaque disque une leçon de plus. Que ce soit bien clair : celui qui s’avise à boycotter ses affaires se voue librement à chuter dans la non-appréciation, pour ceux qui écoutent, ou dans l’ignorance pour ceux qui pratiquent. Non, sans pousser le bouchon trop loin, Chilly Gonzales a une manière assez exquise de s’approprier un genre qui, à la base, est très loin de ses intentions. C’est la logique de l’autodidacte, de l’élève le plus sérieux, d’apprendre en territoire inconnu. De formation classique, Chilly a vite compris comment éviter l’étiquetage, la stigmatisation piège qui force l’artiste à broyer du noir dans son propre domaine, et au final, qui limite aussi sa créativité. Ici et là, tout en restant dans son champ d’action, il attrape tous ceux qui peuvent l’aider à essorer ses « Solo Piano » (I et II). On parle de Drake et Peaches pour ne citer qu’eux, mais aussi de Puppetmastaz, groupe d’électro-hiphop dont il faisait partie, et du label allemand Kitty-Yo dont il publie trois albums largement tournés vers le rap. Après tout ce brainwash, il enregistre l’incroyable « Ivory Tower » qui devient l’un des emblèmes le plus parlants de la nouvelle vague électro, celle qui se veut trop souvent ambiante, expérimentale et narrative.

Dernière lubie en date, « Chambers », nouveau flambeau de la musique classique. Avec génie et prudence, il revoit l’ère des valets en collants et en perruques blanches, ces temps où jouer pour l’autre dans une chambre n’était pas un luxe. Son intelligence n’est pas tant dans le transformation radicale du genre, qui peut vite être déformée à coup de matière électro trop forcée. Non, il libère tout dans la temporalité de la pop actuelle. Ce n’est sûrement pas flagrant, tant « Chambers » se rapproche de la composition moderne. Mais « Advantage Points » possède tout de même l’énergie d’un tube et s’inscrit dans le schéma couplet/refrain. Ainsi, cette piste déroule sa chaleur sur « Green’s Leaves », « Sample This » et d’autres pistes impeccables de sens, assumant pleinement leur nature hybride. Quand vient l’insolite « Myth Me », on est surpris d’entendre la voix de Gonzo elle-même chantée et terminée sur un mini flow timide, clin d’œil à son passé musical.

crédit : Alexandre Isard
crédit : Alexandre Isard

Il semble aller vite, collabore efficacement, travaille d’arrache-pied pour pondre à tout moment un phénomène de plus dans son épaisse discographie, mais aussi dans et, surtout, pour l’art musical tout entier. Un culot masqué d’audace, le risque envers et contre tous. On se croirait en croisade. Tout à fait, Chilly en a fait son étendard.

« Chambers » de Chilly Gonzales, sortie le 23 mars 2015 chez Gentle Threat.


Retrouvez Chilly Gonzales sur :
Site officielFacebook

Photo of author

Julien Catala

chroniqueur mélomane, amoureux des échanges créés autour de la musique indépendante