[LP] Charlie Winston – Curio City

Le cap du troisième album permet à l’artiste anglais d’asseoir définitivement son talent de compositeur, mais surtout d’explorer de nouveaux horizons inattendus et toujours plus prometteurs.

Charlie Winston - Curio City

Depuis le premier LP de Charlie Winston, on reste sur une impression de manque et d’inachevé. Non pas que « Hobo » et son successeur très direct et efficace, « Running Still », nous laissaient indifférents (bien au contraire, même) ; mais on conserve, depuis l’essai transformé de l’auteur/compositeur/interprète, un sentiment d’inabouti, notamment du fait d’un titre en particulier. « My Name », merveille d’intimisme et de confidentialité prenantes, sorti de nulle part et déjà culte pour l’auditeur en quête constante de remise en question du talent d’un musicien et de sa place privilégiée parmi d’autres. Ainsi, on aime Charlie Winston ; rien à faire, impossible de penser le contraire. Et le voir continuer son petit bout de chemin, faisant fi des courants et exigences de la popularité, rafraîchit et amène à chaque nouvel effort un plaisir immense. Le rapport avec « My Name » ? Il est simple : grâce à « Curio City », l’homme tend enfin à laisser ses émotions les plus enfouies prendre le dessus et imprégner chaque chanson, chaque arrangement. Une dualité entre style musical et discours personnel qui fait de ce nouvel album un grand disque, imprévisible et salvateur.

Dès les premières mesures de « Wilderness », le ton est donné : Curio City » sera intense ou ne sera pas. Un voyage dans la psyché du créateur de ces morceaux de vie, de ces expériences sensorielles et mélodiques dont lui seul à le secret. Enrobant sa voix d’arrangements simples mais pourtant sublimes et justes (Too Long), il questionne sans temps mort sa propre capacité à fusionner harmonie et discours tantôt désenchanté, tantôt chargé d’espoir. Invitant des arrangements électroniques donnant à l’ensemble un sentiment de folk profond, contre toute attente lorsque de tels outils sont utilisés (le surprenant Another Trigger), Il égare tous les repères de structures classiques pour laisser libre cours à ses envies les plus immédiates (le paradoxal diptyque «A Light », nuit et jour s’emmêlant dans un déluge émotionnel vécu de l’intérieur).

Le musicien sait où il va ; mais plus que tout, il utilise les moyens mis à sa disposition (la production est magnifique sans être surchargée) pour exprimer ses propres démons, les fantômes qui gravitent autour de lui et lui donnent le tournis avant d’être capturés et intégrés dans des chansons sobres et immédiates. Ayant renversé la tendance acoustique qui était sa marque de fabrique avec l’intrigant single « Lately », il prouve que ce nouvel effort est celui non pas de la remise en question, mais de l’affirmation de ses dons de songwriting. Ainsi, la mélancolie chargée d’espoir de « Stories », qui clôt l’album, dresse le bilan de douze titres emprunts d’innocence perdue et de volonté de poser sur le papier les hantises et expériences sensorielles et humaines vécues depuis bientôt quatre ans. Savoir se réinventer en acceptant de prendre en mains son univers personnel et se servir de la technologie pour la mettre au service de l’humain. Multiplier les pistes pour mieux les focaliser sur l’expression immédiate de la psyché et de la pureté.

« Curio City » est un périple dans les rues d’une ville en pleine ébullition. Mais par les chemins détournés et les rues désertes qui jouxtent les grandes artères, tumultueuses et bruyantes. Comme si la simple idée de découvrir l’effervescence d’un univers en mouvement constant passait obligatoirement par l’exploration de l’inconnu, de ces impasses musicales où il fait bon se reposer avant de reprendre la route au milieu de la foule. Et de voir plus loin que la voie sans issue que beaucoup parcourent sans aucun goût notable. Charlie Winston porte un regard passionné et intelligent sur les êtres qu’il rencontre au fil de ses pérégrinations ; même au cœur d’une population continuellement dans l’urgence, il pointe du doigt celui ou celle qui mérite d’être approché(e) et avec lequel/laquelle on désire simplement se poser, à la terrasse d’un café, pour échanger un vécu passionnant et lourd de sentiments refoulés. L’album invite à la contemplation d’autrui pour mieux se connaître soi-même, pour mieux s’accepter en tant qu’individu parmi d’autres ; délaissant les artifices, le chanteur, de sa voix de velours revêtant ici une puissance évocatrice enfin libérée, conte les anecdotes et déroule les parchemins de témoignages du quotidien, de leur perception et de leur impact sur nos existences, autant que sur la sienne. Ce qui donne à sa musique un caractère indémodable ; comme les deux albums précédents, l’art de ce formidable auteur est intemporel et ne semble jamais devoir être usé par le temps. Un talent rare, précieux, incomparable, offrant des tranches de vie délicates et merveilleuses.

Charlie Winston

Avec « Curio City », le petit bonhomme poursuit sa route, mais cette fois-ci accompagné d’autres pèlerins mélodiques qui marchent à ses côtés pour renforcer sa volonté. Autant dire qu’on accepte, nous aussi, de prendre le sac à dos et d’aller découvrir l’inconnu en sa compagnie.

« Curio City » de Charlie Winston est disponible depuis le 26 janvier 2015 chez Atmosphériques.


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Raphaël Duprez

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