[Interview] Cemented Minds à Beauregard

Cemented Minds, c’est l’histoire de trois garçons qui, un jour, forment un groupe avec leur idole de toujours. Quatre esprits radicalement libres et punks qui, à travers leur musique, bousculent ceux qui auraient été coulés dans du béton. À coups d’énergie post-punk, de paroles existentialistes énervées, de rythmes puissants aux échos entêtants, Arnaud Faucher (chant), Camille Blanchemain (compo et guitare), Marsouin des Sables (batterie) et Pierre Goubard (basse – ex-Amanda Woodward) réveillent la scène post-punk française.

crédit : Sébastien Lelièvre
  • Alors cette première fois à Beauregard, comment elle s’est passée ?

Camille : Ça s’est très bien passé, je dirai.

Marsouin : Génial, j’ai absolument adoré.

  • Comment vous vous êtes retrouvés sur cette scène ?

Camille : Alors, en fait, on est complètement soutenus par le Big Bang Café qui est à l’origine de Beauregard. On a déjà fait des résidences là-bas, fait des concerts. Paul Langeois, directeur du festival et programmateur du BBC a toujours soutenu le projet, il aime bien ce qu’on fait donc quand on a sorti un disque, on a été inscrits directement. Après, ouverture des portes 16h30 en plein cagnard, c’était la petite difficulté, mais ça reste carrément cool. On a vu les gens arriver petit à petit donc ça fait toujours plaisir quand ta musique attire.

Marsouin : Il faisait extrêmement chaud, mais nous aussi on était extrêmement chauds et le public aussi.

Camille : Après on sait aussi qu’on n’est pas une tête d’affiche, mais on est super contents du coup de projecteur que ça met sur le groupe.

À l’unisson : Clairement, c’est génial !

  • Où est-ce que vous jouez d’habitude ?

Camille : Tous types d’endroits (rires).

Marsouin : Dans des petites salles, des bars, des caves…

Camille : Dernièrement, on a fait toutes sortes de choses comme le Caveau à Rennes qui est une petite cave-bar dans laquelle on peut faire tenir trente personnes ; on a joué au Bataclan il y a moins d’un an et à côté de ça, on a joué dans une brasserie au milieu des futs à Gravigny (en Normandie), et au Petit Bain qui est une péniche à Paris.

Marsouin : Le long de la Loire sur une petite scène ouverte qui s’appelle Le Foudre. En fait, on bouffe à tous les râteliers c’est un peu le principe du groupe. Et vu qu’on a un background punk et qu’on tournait déjà avant avec d’autres groupes on est assez familiers des squats et des lieux auto-gérés, des endroits insolites.

  • Quelle serait votre dreamstage ?

Camille : Bah, déjà le Bataclan. J’aimerais bien la refaire parce que je me suis un peu trop chié dessus quand je l’ai faite.

Arnaud : Un deuxième où on serait plus à l’aise en fait. En étant mieux préparés.

Marsouin : Oui parce que moi j’ai rejoint le groupe il y a moins d’un an et, en fait, cette date c’était suite à une résidence qu’on avait faite, mais avant ça je ne les avais jamais rencontrés de ma vie, à part le bassiste. Donc on a répété de manière intensive pendant 3 jours.

Pierre : C’était tellement incroyable d’être dans cette salle, en plus pour un événement spécial ; la Floral Party, lancement du label Floral Records. Le Bataclan était plein.

Camille : Il a fallu qu’on garde le secret pendant trois mois, c’était pas facile !

  • Qu’est-ce qui se cache derrière votre nom de scène ?

Camille : Cemented Minds ? Ça vient d’une chanson des Smith, « The Headmaster Ritual », qui veut dire « esprits étriqués » en référence aux directeurs d’école britanniques dont certains élèves étaient parfois victimes et qui pratiquaient des sévices corporels, les douches froides, les violences. On en a fait la ligne directrice du projet post-punk, influencé entre autres par les Smiths.

  • Des sujets assez dark se reflètent dans votre univers et vos paroles. Qui écrit les lyrics ? Quel est votre processus créatif ?

Camille : Alors j’ai juste une note sur mon téléphone qui est gigantesque donc dès que j’ai une idée de mots, de paroles, je les note, j’accumule et après je fais des associations d’idées, je regarde ce qui fonctionne ensemble. Il y a des sujets récurrents qui reflètent la manière dont je vis et vois les choses, mais je pense que dans mon ADN il y a tous les groupes de punks hardcore d’il y a 10-15 ans. On s’inscrit dans le même courant d’expression. Je suis pétri de ça et des références culturelles qu’on a : la BD américaine des années 90 avec la monotonie qui côtoie le fantastique avec des auteurs comme Charles Burns ou encore le cinéma.

  • J’ai vu que vous vous serviez d’extraits de vieux films notamment pour vos clips.

Camille : Oui on pille, beaucoup (rires) pour monter nos clips donc on ne monétise pas, mais on déclare en dessous d’où viennent les extraits, ça nous permet de ne pas être strike. Sur les derniers morceaux sortis chez Floral Records, on fait en sorte d’avoir des clips libres de droits.

  • Comment est-ce qu’on passe d’un morceau qui est écrit et composé à son univers visuel ?

Camille : Ah, très bonne question. En fait, quand je compose, je regarde souvent des films. Donc j’ai les instruments sur les genoux, le film défile, je vais tâtonner à la basse par exemple, je repère un truc cool, je fais pause sur le film et j’enregistre. Souvent les films que j’ai vus et qui m’ont scotché, c’étaient par ex : « Orphée » de Jean Cocteau, « Les ailes du désir » de Wim Wenders, « The Warriors » qui est un film de série B des années fin 70, « Carnival of Souls » de Herk Harvay.

Dans l’anthologie du cinéma, tu as des choses scotchantes et hypnotisantes. À l’époque, bien avant qu’on maitrise les effets spéciaux, Cocteau avait développé des stratagèmes incroyables pour te faire croire qu’on rentrait dans un miroir, qu’il y avait une attraction terrestre inversée ou que tu glissais le long d’un mur comme dans « Inception », mais dans un film des années 60. Il avait fabriqué le décor d’une rue entière qui avait été reconstruite, mais penchée.

  • Faire beaucoup de théâtre et avoir des potes surréalistes, ça aide…

Camille : Exactement, merci de faire les transitions, c’est génial. (Rires)

  • Est-ce que vous pouvez me donner trois titres pour les gens qui ne vous connaissent pas ?

Camille : « Sugarfix » de Tamaryn, un morceau qui a clairement influencé l’écriture de notre single « A Hooded Witness ».

Arnaud : un morceau que j’écoute depuis le lycée et qui me fait penser à Cemented Minds : « Buona Pizza » de Tigers Jaw.

Camille : Et je pense qu’on peut aussi citer « Possessed » de Eagulls, car c’est vraiment le morceau qui nous a donné envie de former le groupe.

Le reste du groupe : Complètement.

  • Est-ce que vous pensez que la musique doit être engagée ?

Camille : Non (rires). Je pense qu’elle est le reflet de ce que tu es en tant que personne. J’ai un peu l’impression que plus tu vas dire que tu en un groupe engagé, moins ça va avoir de sens ; parce que le risque, c’est que quelque chose d’un peu faux et fabriqué se dégage de ça.

Arnaud : Souvent, les groupes estampillés engagés vont enfoncer des portes ouvertes.

Camille : Le terme engagé, il est compliqué, c’est un peu un red flag : il y a de grandes chances pour que les valeurs portées restent sur la scène et qu’une fois en coulisse, ce soit une tout autre histoire. Du coup, être engagé, c’est peut-être plus à prendre comme une démarche personnelle.

Arnaud : Après la musique a quand même un pouvoir sur les gens, positif ou négatif, donc, sans se prétendre engagé, on peut faire passer des messages ou influencer d’une manière positive.

Pierre : C’est peut-être aussi plus dans la manière de faire. Essayer de faire différemment, mais mieux.

Arnaud : Ah oui ! Un truc tout bête : quand on le peut, pendant les tournées, on essaie le plus possible de faire le merchandising à prix libre pour le rendre accessible à tous.

Camille : C’est vrai que ça nous tient à cœur. D’ailleurs, quand on a signé chez Floral c’était quand même quelque chose de compliqué à mettre sur la table et on est content qu’ils nous aient écouté et qu’ils aient accepté.

  • Est-ce que vous étiez les premiers à leur faire ce genre de demande ?

Camille : Premiers… Aucune idée, mais ça les a surpris donc j’imagine que ce n’est pas courant.

  • Eh bien, ça pour moi, c’est une forme d’engagement.

Camille : Oui, c’est vrai. Mais, on ne va pas être là à le crier sur scène pour réclamer une médaille.

  • Est-ce que vous avez un rituel d’avant-scène ?

Arnaud : Il y a toujours quelqu’un qui va dire « Atti ». « Attiiiiiii ».

Camille : C’est le bonjour local.

Marsouin : Ca va ti té ? Ca va ti, à ti ?

Camille : C’est du patois normand. Comment ça va toi ? Du coup, c’est la version courte.

Marsouin : Qu’on retrouve en sticker d’ailleurs sur la pédale d’effet du chanteur et sur ta basse aussi.

  • Si vous deviez choisir une chanson comme hymne mondial ?

Camille : « You Suffer » de Napalm Death.

Le reste du groupe : rire général

Camille : Tu vas voir, elle se suffit à elle-même, on te fait écouter, c’est vraiment pas long. 1987, leur magnum opus. J’espère que tu es prête…

Voilà. La chanson la plus courte du monde.

Arnaud : Les paroles disent « you suffer but why ». Voilà, on invite tout le monde à se poser la question. Merci Napalm Death pour être de grands philosophes.

Camille : En hymne mondial, c’est nickel.

Arnaud : J’adore. T’es un génie mec !

  • Si vous pouviez faire une chanson avec quelqu’un (vivant ou mort), ce serait qui ?

Camille : Allez on va dire un truc un peu dingue… Charli XCX.

À l’unanimité : Ah oui !

Arnaud : Ce serait incroyable qu’elle lise l’interview et qu’elle nous contacte pour qu’on travaille ensemble.

Camille : Mais en vrai, tous les jours, on fait des feats avec des groupes incroyables comme Amanda Woodward grâce à Pierre. En fait, on était fan de son groupe quand on était ado et dans notre microcosme punk Amanda Woodward, c’était monstrueux. Des Français qui allaient tourner aux États-Unis et partout dans le monde.

Pierre : Oui, c’est vrai… J’avais 29 ans.

Camille : Dans tous les autres pays où je suis allé jouer avec mes groupes de hardcore : en Slovaquie et en Russie, n’importe où, je trouvais des gens avec des tatouages Amanda Woodward, des patchs sur leurs vestes et, pour eux, c’était « Ah, mais vous êtes Français ? Yeah Amanda Woodward ! ».

  • Mais c’est incroyable comme histoire. Comment est-ce qu’on se retrouve à jouer avec son idole ?

Camille : On est de gros fans, on allait les voir tout le temps, à tous leurs concerts.

Pierre : C’est vrai que je les voyais souvent, le monde du punk français est vraiment très petit, donc c’est la musique qui nous a réunis. Après, je suis assez ouvert et j’apprécie de discuter avec tout le monde donc je ne me suis pas arrêté au fait qu’ils soient plus jeunes que moi.

  • Et quand est-ce que tu t’es dit « OK, je vais aller jouer avec les p’tits jeunes » ?

Pierre : On jouait dans un groupe déjà avec Camille de grindcore, de la musique hyper brutale, un peu comme Napalm Death. On faisait ça pour rigoler, même si on a fait plusieurs concerts.

Camille : Au festival Chauffer dans la noirceur, on a foutu le feu à tes pédales sur scène en jetant des pétards.

Pierre : Oui, on en a plein des anecdotes comme ça… Et puis en fait comme j’ai jamais arrêté de jouer de la musique et que peu après cet épisode-là, Camille a voulu monter Cemented Minds, j’ai fait partie du casting.

Camille : Ça s’est fait de manière très naturelle. On était chez moi, à faire des maquettes, on n’y arrivait pas trop et je leur fais écouter les maquettes d’un autre projet (qui allait devenir Cemented Minds). Au final, en repartant, les deux musiciens avec qui je travaillais Pierre et Thibaud m’envoient tous les deux un message disant « Au fait, si t’as une place pour moi dans ton groupe, je suis chaud ». Et on était juste ultra fan du son et du jeu de basse de Pierre alors on lui a dit oui. C’est un rêve d’ado qui se réalise, c’est un vrai privilège pour nous de pouvoir jouer avec lui.

  • Quelle est la chose que vous aimez le plus chez les autres ?

Camille et Marsouin : Arnaud, il est joyeux.

Camille : C’est le genre de personne qui quand elle gravite autour de toi, te fait te sentir bien tout de suite.

Arnaud : Moi ça me fait ça avec vous tous en vrai.

Les autres : Ohhh !

Marsouin : Camille, il est incroyable, car c’est l’une des personnes les plus investies dans les choses auxquelles il croit que je connais. Il est du genre à se dire « Je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas fait ce truc-là » et ça, c’est beau ! Avant ! j’avais un peu ce rôle-là dans les groupes dans lesquels j’étais, et rencontrer quelqu’un comme soi, voire pire en fait, c’est génial. Il compose tout, il écrit tout, il réalise même nos pochettes d’albums.

Camille : Et Pierre, c’est la sérénité absolue.

Marsouin : Un chill hors du commun.

Arnaud : Et c’est le guide. Quand tu ne sais pas, que tu as besoin d’une validation, que tu as un doute, tu vas voir Pierre.

Camille : C’est notre chaman. Notre phare dans la nuit. Il ne va pas hésiter à dire : « ça, c’est pas une bonne idée, il ne faut pas y aller, ça va être nul. » Et puis, on se sent en sécurité auprès de lui.

Pierre : Moi, je vous défendrai toujours.

Marsouin : Et parfois, il va être mort de trouille et il va nous le dire, alors qu’en fait on ne s’en serait jamais douté.

Pierre : Même en cas de pression, on fait en sorte que tout se passe bien autour de nous. On a tous un peu ce côté-là aussi.

Camille : Mais quand même, tu as un peu ce troisième œil, tu sais prévoir ce qui va être éclaté au sol et très très souvent, tu as raison. Et après toi, Marsouin, je dirai que tu es « high on life » (bien dans ta vie) et c’est communicatif. Ça fait tellement de bien de t’avoir dans le groupe.

Arnaud : Tellement.

Camille : Il y a plein de gens qui nous le disent. Tu as une autre forme de rayonnement qu’Arnaud, mais c’est tout aussi positif.

Marsouin : Tu vas pouvoir nous appeler « Les rayonnants ».

Camille : Et ça, c’est sans parler de ta chemise zébrée incroyable.

Marsouin : Dédicace à maman. Elle fait tous mes vêtements et c’est toujours des choses géniales.


Retrouvez Cemented Minds sur :
FacebookInstagramBandcamp

Deborah Picard

Deborah Picard

Conceptrice-rédactrice et woman backstage, adepte des lives, croit fermement aux tiny sounds, big impact.