[Interview] Bumpkin Island

Avis aux amateurs de rock alternatif déçus du dernier album d’Arcade Fire : Bumpkin Island est fait pour vous. Si le sextette rennais revendique le groupe canadien parmi ses influences aux côtés de Radiohead et Grizzly Bear, ses orchestrations complexes et la voix puissante de sa chanteuse nous ont également évoqué un savant mélange entre London Grammar et Florence + The Machine. Vous pouvez donc imaginer à quel point on a été touché par l’intensité de leur prestation au Crossroads Festival en septembre : un concert brillant de justesse et fascinant. Le collectif nous avait simplement bluffés. Une synergie musicale totale entre les six membres de ce groupe : pas étonnant au vu de leur complicité alors que nous étions dans leur loge juste avant qu’ils ne montent sur scène. Parlant à tour de rôle sans jamais s’interrompre, Ellie, Vincent, Jérémy, Clément, Federico et Thibaut avaient accepté de discuter tranquillement des origines de Bumpkin Island, de leur fonctionnement et de leurs perspectives d’avenir.

crédit : Lise Gaudaire
  • Bonjour à vous six, merci d’avoir accepté de nous rencontrer. Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous avez eu envie de faire de la musique ensemble ?

C’est Glenn Besnard, notre actuel ingénieur du son, qui a commencé par faire des morceaux seul chez lui en 2010. Au fur et à mesure, il a voulu finaliser ce projet sur scène et il a fait appel à nous : on le connaissait tous d’une manière ou d’une autre. Donc, on a commencé ainsi à neuf en 2011. Il y a eu des choix de vies qui ont fait qu’on s’est retrouvé à six en 2012. Avant, Glenn jouait dans le groupe et les premiers morceaux étaient ses compositions. De ce fait, il y a eu un changement de fonctionnement dans le groupe par rapport au premier album « Ten Thousand Nights » sorti en 2013.

  • Justement, comment se passe la composition d’un morceau quand on est six dans un groupe ? Six, c’est déjà beaucoup alors neuf à vos débuts…

Avant, c’était plus simple, car Glenn donnait la direction et chacun pouvait éventuellement émettre des suggestions. Depuis qu’on est six, c’est beaucoup plus collégial : chacun apporte ses idées et ensuite on retravaille à six dessus. Le fait qu’on joue ensemble depuis 2011 fait que ça se passe de mieux en mieux, c’est plus naturel au niveau de l’écriture sur l’album « All Was Bright » qu’on a sorti en 2016. On est de plus en plus efficace à faire un morceau. Certains sont venus rapidement alors que d’autres ont tout de même eu besoin d’être déconstruits puis reconstruits, parfois pour arriver à la conclusion que c’était mieux au début. Comme on est à six, chacun a son idée et on ne peut pas dire « Non, c’est pas bon ». On essaye tout. Cela peut prendre pas mal de temps, plus que quand il y a un chef qui compose tout et qui indique « toi tu fais ça, toi ça…etc. ».

  • Concrètement comment se déroulent vos séances de répétition ?

Sur le dernier album, on avait un dossier informatique où on mettait toutes nos idées et on l’a pris comme point de départ. Cela pouvait être un morceau complet ou juste un riff. On s’est retrouvé à six dans une salle de répétition et on se disait « Bon, on va essayer sur ça » et on « boeufait ». Il n’y avait pas trop de règles. Si cela nous plaisait, on continuait sur cette ambiance. Pendant six mois, on se voyait beaucoup, car on a voulu faire un disque où on jouait quasiment qu’en live alors que sur l’album précédent, c’était vraiment un travail de la matière en studio. Là, on a voulu que les morceaux sonnent avec notre son : tout l’album a été enregistré tous ensemble dans la même pièce.

  • Vous avez fait en sorte que l’album soit le plus collaboratif possible.

On ne sait pas si on a fait en sorte que ça soit collaboratif, mais ça l’est de toute façon. Des fois, on s’efface et sur d’autres morceaux les personnalités ressortent. Avant, il y avait un chant lead alors que là on a voulu varier. Clément chante un morceau complet en lead, Vincent aussi a son morceau. Ce sont des morceaux qui viennent d’eux au départ et que l’on a arrangés après ensemble. C’est bien aussi de faire la lumière sur d’autres personnes et moi (NDLR Ellie parle à cet instant), cela m’a fait du bien de prendre un peu de recul et de ne pas avoir ma voix tout le temps : une respiration presque.

  • Pourquoi le nom de Bumpkin Island ? Est-ce qu’il s’agit d’un lieu réel ?

Oui, complètement : c’est une île au large de Boston. Élise qui était dans le projet au début a vécu six mois là-bas et au moment où on cherchait un nom, elle a proposé ça et ça sonnait bien. Et puis à l’époque, on venait tous du centre de la Bretagne et « bumpkin », ça veut dire « plouc, quelqu’un qui n’est pas de la ville » en anglais ; du coup on trouvait que ça collait bien avec nous.

  • Je ne sais pas si c’est le fait de savoir que vous êtes Bretons, mais j’ai l’impression qu’il se dégage quelque chose d’assez fluide et apaisant et que le thème de la mer est assez récurrent : la pochette de votre single « Head over Heels », votre playlist « L’Amour à la Plage » diffusée sur Spotify avec notamment « The Bay » de Metronomy… Réel attachement ou fixation de ma part ?

Ce n’est pas forcément conscient, c’est un peu le fruit du hasard. C’est des images plus que des inspirations directes.

  • Il y a quelque chose de très profond et d’assez nostalgique voire un brin mélancolique dans votre musique. Comment pouvez-vous l’expliquer ?

Haha ! Question piège parce que ça dépend. Il y a des morceaux très différents que l’on a essayé de lier avec une autre couleur de son. Les morceaux plus électros sont généralement plus joyeux. Après, on ne s’est pas donné de limite dans la complexité. On avait tous les instruments sur place alors cela amène différentes couleurs et il y a une complexité de couche qui vient du fait justement que chacun n’a pas un instrument qui lui est attitré : on tourne. Le côté mélancolique vient sûrement de là : ça ne va pas dans un sens ou dans un autre. On réagit les uns par rapport aux autres. Il y a des parts d’ombres que certains amènent. C’est vrai que ce n’est globalement pas le fun incarné. Et le fait qu’on n’ait pas de limite fait que c’était hyper dur au moment de constituer la tracklist. Le côté live a donné cette cohérence après. Le travail de Thomas Poli à la réalisation et l’enregistrement aussi : il a permis de donner une cohérence à l’ensemble. On comptait beaucoup sur son regard extérieur, sa hauteur par rapport à nous pour produire vraiment l’album dans sa version finale. Il avait très peu écouté avant donc c’est un nouveau membre du groupe.

  • Les chœurs ont une place assez importante dans certaines de vos compositions à l’instar de « Spectacular Lives ». Cette idée s’est-elle imposée à vous de par votre nombre ?

Au début, on a travaillé sur des propositions et c’est Clément qui a amené cette idée-là. Cela permettait d’expérimenter beaucoup de choses. On se fait plus confiance concernant le chant qu’au début de Bumpkin. Après le premier album, on a sorti deux EP « Home Work ». Ce sont deux étés où l’on s’est retrouvé et où l’on a voulu redécouvrir qui on était en tant que Bumpkin Island vu que certains étaient partis après le premier album. On s’est souvent retrouvé à six, parfois juste trois ou quatre. On s’est libéré de nos rôles prédéfinis. Ellie a pu aider sur des idées de chant. On a réussi à trouver des voix qui collaient ensemble, on a fait pas mal de tests, des placements de voix. C’est cool d’avoir trouvé des arrangements qui vont vraiment ensemble. Maintenant, on a des grandes envolées alors que c’était tout calme avant, ça donne vraiment une puissance organique, du corps. La voix ouvre tellement de possibilités.

  • Vous avez passé avec brio l’exercice très difficile du second album qui a été bien accueilli par les médias indépendants, on l’apprécie énormément en ce qui nous concerne chez indiemusic, et même la presse plus grand public telle que Libération en a fait l’éloge. Comment avez-vous vécu ce challenge ?

On a tellement changé la manière de travailler qu’on avait l’impression de monter un nouveau groupe. Il n’y a que le nom qui n’a pas changé. Le parcours de Bumpkin Island fait qu’on se connaît de mieux en mieux, on arrive à travailler ensemble sans se taper trop dessus. Pour le premier album, c’est arrivé très vite. On a fait pas mal de tremplins et les premiers concerts se faisaient déjà devant beaucoup de monde. C’était tout frais pour nous et on n’était peut-être pas prêt. Du coup, on a eu pas mal d’échecs pour la diffusion après. On a ensuite rencontré Patchrock qui est une boîte de diffusion à Rennes. Ils s’occupent du booking et du management pour nous. C’est vraiment nos mamans : elles ont tout fait pour nous, elles ont été extra. Les Disques Normal aussi ont fait beaucoup. On a juste eu à gérer l’artistique. Elles nous ont dit « Faites votre truc, nous on aime bien de toute façon ». La réalisation du second album ne s’est pas fait dans la douleur, on était serein. On en garde un souvenir très positif. C’était hors de question de savoir s’il allait être mieux que le précédent. On a juste fait de la musique, on était sur une autre planète.

  • Comment appréhendez-vous la suite ?

Des concerts ! On a passé tellement de temps à écrire cet album qu’on avait qu’une envie : qu’il sorte et qu’on puisse le jouer. C’est excitant de composer, mais à un moment tu as envie de jouer. C’était quelque chose qu’on attendait depuis longtemps. Tout ça crée l’envie et c’est parti pour la suite.  Comme on est six, on a besoin de pas mal de matériel sur scène et ça pourrait limiter les possibilités de concert. Il y a quand même le regard quand on arrive dans un bar, mais on s’est donné des contraintes pour pouvoir jouer au maximum même dans des endroits tous petits. On arrive à chaque fois à proposer des choses qui représentent bien l’album. On est arrivé à un moment cool où on peut s’adapter à toutes les situations.

crédit : Lise Gaudaire
  • Quel est votre enjeu pour le Crossroads ?

C’est un concert donc surtout ne rien changer. C’est notre onzième concert d’affilée : on a joué dans des endroits très différents, des salles de répet’, des bars. C’est marrant de se retrouver sur une grande scène, mais il ne faut pas que ça change. On se positionne sur scène comme on fait n’importe où: on est massé au milieu.

  • Quelle serait votre consécration, l’aboutissement dont vous rêvez en tant qu’artiste ?

Pouvoir continuer à jouer, avoir toujours le choix de faire ce qu’on veut. D’être accompagné comme ça, c’est cool donc si ça peut continuer c’est chouette. On a tous des trucs différents, moi (NDLR Ellie prend la parole) c’est les sessions KEXP à la radio à Seattle. C’est filmé, hyper pointu et retransmis sur YouTube : c’est un peu mon Graal.


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