[Interview] Bruno Parisse, fondateur du label Ruralfaune

Initiative de Bruno Parisse, initiateur du label expérimental Ruralfaune, c’est à l’occasion de la seconde édition du festival Levitation France qui se tiendra à Angers les 19 et 20 septembre au Chabada, que l’Angevin sort un vinyle baptisé « Levitations », réunissant des artistes de l’Austin Psych Fest et du Levitation de cette année. L’occasion pour indiemusic de rencontrer enfin l’homme passionné sur qui repose l’histoire de Ruralfaune depuis février 2006.

crédit : Vincent Fribault
crédit : Vincent Fribault
  • Ruralfaune a tout d’une aventure musicale depuis 2006. Que faisais-tu avant sa création et quelles bonnes raisons t’ont incité à te lancer dans la gestion d’un label musical ?

Ruralfaune a débuté en février 2006. Il était en quelque sorte la suite logique de l’émission de radio que j’animais depuis quelques années. Cette émission – « In Bed With Piranha » – se focalisait sur les musiques en marge, expérimentales, mais de tous styles ; de la musique contemporaine au rock psychédélique en passant par le black metal ou même le jazz. À force de diffuser mes playlists et grâce à internet, je me suis créé un petit réseau, composé essentiellement de connaisseurs, d’artistes ou de labels.
Petit à petit l’idée de monter un label cdr à l’image de ce qui se faisait au-delà des mers et des océans (USA, Nouvelle-Zélande…) s’est imposée à moi ; surtout que ce concept était alors quasiment inconnu en France.
Le but premier étant toujours de proposer de nouveaux artistes, confirmés ou non, de donner la première chance à certains ou de mettre en lumière le travail d’autres.
Outre Ruralfaune, label dédié aux musiques psychédéliques et libres ; a été créé en 2007 Faunasabbatha, le premier sous-label. Il privilégie les sorties aux sons plus abruptes. Du metal (black) évidemment, mais aussi des choses plus sombres, plus bruitistes.
En 2009, par amour des sonorités synthétiques, vintage en particulier, j’ai fondé un deuxième sous-label : les SYNTHseries. Comme son nom l’indique, il se consacre aux musiques électroniques.
Enfin depuis 2 ans je suis vice-président du label Vapeur Mauve Productions et qui est cette fois-ci une aventure collective avec des amis.
Cette structure a pour but de sortir des enregistrements des années 70/80 oubliés de tous. À ce titre, nous allons sortir notre 3e vinyl, celui de Zig Zag, projet du guitariste actuel de Tri Yann mais aussi ancien collaborateur de Magma.

  • Que symbolise Ruralfaune pour toi et comment présenterais-tu le label en quelques mots ?

Ruralfaune

Depuis le départ, le but du label a été d’amener les personnes à se rencontrer, à se retrouver au-delà des frontières. La musique et l’art en général n’étant que le vecteur. Une vision utopiste certainement, mais je porte à croire que parfois, de belles rencontres peuvent survenir.
Juste une anecdote. Avant l’été, une artiste du label (de nationalité américaine) et dont j’avais utilisé certains collages m’a informé qu’elle allait se marier avec un autre artiste du label (un anglais) alors qu’ils ne se connaissaient pas il y a encore 1 an.
L’Anglais, heureux de l’artwork que j’avais choisi pour sa sortie sur le label a cherché à connaître l’artiste. De fil en aiguille, une amitié s’est créée puis un amour… Le label peut donc se féliciter d’avoir un mariage à son actif !

  • Au passage, dis-moi en plus sur ce slogan « time for new new age ? » ! 

« New new age » n’est en fait qu’une simple formule, mais qui pourrait résumer le fait que toute nouveauté n’est que relative et que le « new » n’est que temporaire ; la vie n’étant faite que de cycles, de recommencements…

3rd Ear Experience
3rd Ear Experience
  • Dès son lancement, t’es-tu imposé des choix artistiques, une ligne directrice dans la sélection des artistes ou as-tu au contraire laissé les projets venir vers toi et décidé alors avec qui tu souhaitais collaborer ?

J’essaie de garder tant que possible une ligne artistique claire au niveau des labels. C’est aussi pour cela que j’ai créé ces sous-labels, afin de pouvoir exprimer toutes mes envies et de permettre à chacun d’avoir des indications sur l’esprit de la sortie.
Il faut néanmoins avouer que parfois la frontière est ténue entre les labels. En général, je contacte les artistes avec qui je souhaite travailler.
Néanmoins plus le label grandit, plus je reçois des demandes. Il m’arrive d’avoir de très bonnes surprises, mais il faut avouer que la plupart du temps je travaille avec des artistes que j’ai contactés directement. Si j’avais du sortir tout ce que j’ai reçu le catalogue du label aurait doublé de volume…
En ce qui concerne la prospection, elle se fait naturellement au gré des vagabondages sur la toile, des rencontres.
Je dirais pour résumer qu’il n’existe pas de règles définies.
Je fonctionne au coup de cœur et beaucoup au feeling, et semblerait-il cela ne m’a pas trop mal réussi pour l’instant.
Néanmoins, sur les 200 références que comptent les différents catalogues de Ruralfaune, il est à noter qu’aucun projet n’est présent deux fois, toujours pour rester dans l’esprit d’aller de l’avant.

  • Tu défends aujourd’hui un catalogue principalement constitué de projets expérimentaux entre drone, folk lo-fi et psyché. Avant d’aller plus loin, le drone, c’est quoi pour toi ?

Pour moi, le drone n’est pas une musique en soi. Cette appellation « drone » résonne différemment selon les personnes. Je dirais qu’elle peut s’exprimer dans de multiples genres musicaux et que c’est plus l’idée de répétition / de bourdonnement / de boucles qui fait que l’on appelle cette musique « drone ».
Certains citeront Sunn O))) alors que d’autres penseront aux travaux de Daniel Menche pendant certains puristes n’évoqueront que les œuvres des compositeurs minimalistes tels que LaMonte Young.
Pour ma part, j’aime aussi rapprocher le drone des litanies que l’on peut retrouver dans les pays d’Europe de l’Est mais aussi dans la musique indienne.

  • De quelles expériences t’est venue cette sensibilité particulière pour ces courants musicaux ?

Aucune en particulier. Depuis gamin j’ai toujours écouté le truc « à côté », rarement celui qui était le plus diffusé dans les médias. Pour autant cela ne m’empêche pas d’apprécier des artistes très populaires.
Ce qui m’intéresse c’est l’émotion suscitée, cette impression de découverte de nouveaux horizons, de surprise. Bercé au son des Animals, de Dylan ou du Mahavishnu Orchestra, il doit y néanmoins avoir un peu d’inconscient là dedans…

Travel Expop Series #1
Travel Expop Series #1
  • En parallèle de Ruralfaune, comme une subdivision du label, tu as lancé Faunasabbatha, label spécialisé dans le métal. Pourquoi l’avoir dissocié de Ruralfaune au-delà de l’étiquette musicale ?

Bien que les passerelles entre Ruralfaune et Faunasabbatha sont nombreuses et qu’il existe des amateurs et des artistes communs, j’ai voulu à travers Faunasabbatha pouvoir développer des projets plus « extrêmes » et en particulier metal.
Vétéran de la scène metal comme quelques-uns de cette scène « expérimentale » – je faisais partie de l’association Piranha Décibels au début des années 90, nous avons organisé de nombreux concerts à La Roche-sur-Yon, de Motorhead à Napalm Death en passant par The Obsessed (Wino), Machine Head, Prong, Cathedral… – je ne pouvais m’empêcher de revenir par quelques moyens vers cette scène qui m’a tant apporté.

Faunasabbatha est donc le lieu pour sortir des artistes œuvrant dans un style de musique plutôt sombre mais plus exclusivement « metal ». Cela peut être de l’ambiant rituel, du harsh, du doom psychédélique (…) C’est pour certains l’occasion de revenir vers des amours de jeunesse ou de demander à certains artistes confirmés de pouvoir s’exprimer dans une musique ne faisant pas partie de leur style de prédilection (je pense par exemple à Best Coast).
À côté de ça, les gens ont également besoin de repères, d’étiquettes (label en anglais) et le fait de différencier les deux labels permet de les avertir, de leur signaler ces particularités. Certains ne suivent que Faunasabbatha d’autres que Ruralfaune et certains les deux.

C’est le même constat qui m’a fait créer « SYNTHseries », le sous-label dédié aux expérimentations électroniques.

  • Faisons les comptes, en 2014, combien de disques as-tu sortis avec ton label ? Y’a-t-il toujours eu la même constance au niveau des sorties du label ou à l’inverse, cela est très fluctuant selon les saisons et les années ?

À ce jour, je suis à 166 références en comptant la compilation « Levitations ».
La fréquence des sorties est variable. Les premières sorties se faisaient par groupes (batchs) de 5-6 cdrs, 2 à 3 fois dans l’année. Et puis les années passant, l’envie de réaliser des formats plus « durables » dans le temps s’est faite. Du coup, privilégiant petit à petit les sorties vinyls, le rythme a décru ; l’investissement demandé pour un tel format étant évidemment plus conséquent.
Pour autant, je compte bien reprendre un rythme un peu plus soutenu en reprenant des sorties cdr ou cassette.

  • Chaque pochette que j’ai pu découvrir sur ton site internet est singulière, entre motifs, illustrations psychédéliques, collages, et j’en passe. Quelle est ton implication dans le choix des visuels. Te consacres-tu également à la réalisation de certains visuels ou travailles-tu directement avec des artistes en France et à l’étranger pour les réaliser ?

Effectivement, j’attache une importance particulière aux artworks du label. Même si la musique reste le plus important, je pense qu’un beau packaging nous aide à apprécier un disque.
La plupart du temps je réalise les pochettes du label, mais il est tout à fait possible que l’artiste la fasse lui-même, et dans ce cas nous collaborons pour trouver quelque chose qui nous convienne à tous les deux.
Mes thèmes de prédilection tournent souvent autour de l’occultisme, du mystérieux ou du rétro futurisme. La plupart du temps, les artworks sont issus de collages, détournements qui me viennent à l’esprit au gré de mes lectures.
J’apporte une importance particulière à ce que l’art soit en relation directe avec la musique présente sur les disques. Il est hors de question par exemple que pour du black métal néo-zélandais j’utilise une photo d’un glacier scandinave.
Je travaille occasionnellement pour d’autres artistes. J’ai par exemple réalisé des pochettes pour le label Digitalis ou Robedoor, le projet du boss de Not Not Fun ; ou pour des affiches de concert, de tournée.

  • Tu vas à l’occasion de la seconde édition du festival Levitation au Chabada d’Angers sortir une compilation baptisée « Levitations » regroupant des titres d’artistes de l’édition 2014 de l’Austin Psych Fest et du Levitation de cette année. Était-ce une commande émanant de l’organisation de l’Austin Psych Fest pour marquer le coup ou une proposition que tu as suggéré ?
Levitations
Levitations

C’est une initiative totalement personnelle.
C’était pour moi le moyen le plus facile de concrétiser le lien existant entre Angers et Austin. Bien que j’aie travaillé avec 5 artistes d’Austin avant « Levitations », c’était la possibilité d’apporter ma contribution à ce projet.
J’ai bien entendu averti l’organisation de l’APF de mon envie ; tout comme j’ai informé les équipes d’Angers Austin Music et de Levitation France de ce projet. Tous ont évidemment soutenu l’initiative.

  • Cette sortie, c’est également l’occasion de mettre en avant toute la filière graphique d’Angers en impliquant des structures comme Elographic et les ateliers de sérigraphie de Fishbrain. Travailles-tu régulièrement avec eux ?

Sortir un disque demande la mise en commun de nombreux moyens et des compétences diverses et nous avons la chance d’avoir sur Angers une pépinière d’entrepreneurs curieux et réactifs, prêts à s’investir sur des projets singuliers.
Je travaille avec Elographic depuis de nombreuses années (5-6 ans) quant à Fishbrain, toujours dans le souci d’élargir le champ des compétences, nous allons proposer une pochette sérigraphiée pour la compilation « Levitations » qui sera uniquement disponible au festival. Cela permettra de faire connaître l’excellent travail effectué par l’atelier.
Ces collaborations avec des acteurs locaux s’expriment également avec la distribution des disques par les magasins indépendants CDBD et Homewax.

  • Quelles sont les plus belles aventures, les fiertés, voire les plus heureuses mésaventures, que tu as vécues avec Ruralfaune ?

La reconnaissance du travail effectué fait toujours plaisir. On se dit que les choix faits n’étaient pas si mauvais que ça. Ce qui procure le plus de satisfaction c’est lorsqu’un artiste que le label a vraiment aidé au tout départ arrive après plusieurs années a une réelle reconnaissance internationale.
Susciter la passion chez certains ou tout simplement les aider à passer le cap de la création est quelque chose de très gratifiant. Certains de mes amis ont tendance à me citer comme le parrain de cette scène française bouillonnante ; pour autant je tiens à rappeler qu’un label n’est rien sans la musique des artistes et que c’est grâce à eux que nous sommes tous là à discuter, lire, écouter…

Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais j’aime croire que j’ai une part de responsabilité d’avoir aidé High Wolf ou Cankun (Not Not Fun) bien avant que les Américains ne s’intéressent à eux, ou encore d’avoir été le 1er label européen à avoir sorti Oneohtrix Point Never, bien avant Warp.
Enfin, que des personnes comme Stephen O’Malley ou Thurston Moore puissent acheter les disques du label est toujours quelque chose de gratifiant.
Des mésaventures ? Pas trop, sinon quelques problèmes de délais, de colis perdus ou de douane, mais rien de terriblement traumatisant.

  • Comme d’autres labels angevins, tu fais vivre Ruralfaune (sans en vivre) par passion. 8 ans plus ou moins après ses débuts, la même passion qui t’animait à la création du label est-elle présente ?

La passion est plus que jamais là. Effectivement la vie est faite de hauts et de bas et la vie d’un label de la même façon peut se calmer comme s’activer. Après un passage « plus calme » en 2012-2013 malgré la sortie de 3 vinyls, un nouvel élan est arrivé avec le projet Austin.
Je crois que lorsque l’on a une passion, elle reste ancrée au fond de soi et qu’elle ne part jamais totalement.
Beaucoup d’idées restent à être mises en œuvre et à ce jour seul le temps manque pour véritablement réaliser ces envies, les journées ne faisant que 24h.

Twins
Twins
  • Pour finir, quel est ton regard sur la musique dite expérimentale en France ? Penses-tu qu’elle est mieux accueillie qu’il y a 10 ans, que les regards ont évolué ou sont en train d’évoluer à son sujet ?

Incontestablement, les musiques libres sont plus accueillies qu’elles ne l’étaient auparavant. Pour autant la France a toujours été une terre de création et d’avant-garde.
Les regards ont évolué certes, mais faire preuve de tolérance sur l’existence de courants artistiques marginaux ne se traduit pas forcément par des moyens plus importants.
Même s’il semble plus facile de créer aujourd’hui, il n’est pas plus aisé de diffuser. Une mise en ligne d’une chanson sur internet ne veut pas forcément dire qu’elle sera écoutée… Et sortir du lot semble si compliqué parfois tant l’aspect promotionnel a pris le pas sur celui artistique…
Et puis de toute façon la question est d’ordre temporel. La musique dite expérimentale d’il y a 10 ans ne l’est plus aujourd’hui, mais une autre l’a remplacée. Un cycle je vous dis…


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