[LP] Blondino – Jamais sans la nuit

En faisant le pari d’une musique synthétique au spleen ambiant et pénétrant, Blondino signe un premier disque qui a tout d’une déambulation nocturne, seule face à elle-même, pour mieux conjuguer au passé les douleurs et les péchés de chacun d’entre nous. Un disque noir dans ses tréfonds mais en quête de rédemption dans le cœur, alors que celui-ci est mis à mal pour mieux guérir.

Elle pourrait être la femme que l’on croise lors d’une promenade le long de quais déserts, sous la pluie, tandis que le jour tombe. Elle pourrait être cette amante serrée contre nous, qui pleure après l’amour à cause de trop mauvais souvenirs. Elle pourrait être celle qui nous sauvera de nos propres peines ; en façonnant, à travers ses chansons, la mélancolie qui nous pèse et nous ronge. Blondino est tout cela, et bien plus encore ; et, de ce fait, « Jamais sans la nuit », son premier album, prend rapidement des atours de confessionnal musical, où l’on avoue tout de même que l’on écoute, à la fois réceptacle des souffrances et coupable de tant d’autres. Dans un sublime dépouillement électronique où l’humain surpasse l’intelligence artificielle, la compositrice reflète nos tourments et les assimile, les ingère pour mieux les faire disparaître, quitte à y laisser son âme.

« Nos territoires » installe l’auditeur au centre d’un univers de lumière phosphorescente, où les ombres des claviers s’enroulent autour de rythmes syncopés, mécaniques, robotiques. Mais l’impression première s’égare rapidement tandis que l’on plonge dans les mers froides et ténébreuses du sensitif « Jamais sans la nuit » ou dans les élans éclatants de « Léviathan ». Blondino sait parfaitement quand et comment créer l’illusion pour lui donner une réalité tangible, palpable et palpitante, même aux travers d’accords de guitares discrets mais nécessaires. De la tristesse au soulagement, elle nous mène dans des délices glacés (le sublime « Bleu »), dans des tensions libératrices alors que les six cordes s’emballent (« De verre ») ou dans une sagesse instrumentale aussi bouleversante que régénératrice (« L’amour n’est-il »). Un tel opus comporte un nombre incalculable de risques, mais elle domine chacune de ses créations avec une justesse, une précision et une dévotion qui forcent le respect et nous font frissonner. Car les songes de Blondino sont nos réalités, qu’elle matérialise grâce à des instruments analogiques qui n’ont jamais eu l’air aussi vivants.

Même ses murmures, ce timbre fragile et enfumé, nous parlent, au creux de l’oreille. Comme ces bruits blancs qui nous troublent et nous font perdre l’équilibre, mais dans lesquels on entend les paroles des relations défuntes, mortelles ou amoureuses. « Jamais sans la nuit » est un disque exceptionnel, de bien des manières ; mais c’est surtout une collection d’instantanés dont l’image se modifie selon l’angle de vue, un test de Rorschach qui évoquera des émotions totalement différentes à chacun d’entre nous, mais qui a ce mérite infiniment exemplaire et vénérable : agir et faire réagir. Une œuvre épidermique et salvatrice.

crédit : Dorothée Murail

« Jamais sans la nuit » de Blondino est disponible depuis le 24 février 2017 chez Tomboy Lab / Un Plan Simple.


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Raphaël Duprez

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