[Flash #26] Big Thief, PØLAR MOON, Leon Newars, Flying Lotus et Gemma & The Travellers

S’il fallait encore prouver l’universalité de l’inspiration musicale, nul doute que cette année 2019 serait celle des surprises, des retours aux sources et des nouveautés. Au cœur d’un palmarès ne cessant de s’étoffer de fort belle manière au fil des mois, ce 26e chapitre de Flash vous propose un florilège de certaines des œuvres les plus captivantes du moment, qu’elles soient ancrées dans le rock et une certaine idée de la pop ou, libres et charnelles, caressées par les doigts suaves du jazz de la soul.

[LP] Big Thief – U.F.O.F.

3 mai 2019 (4AD)

Tout le paradoxe de Big Thief réside dans la différence inhérente à deux de ses passionnants nouveaux titres : tandis que la fin de « Contact » se transforme en une plainte d’une rare douleur, les chœurs angéliques intervenant au milieu de « Strange » changent la donne et nous laissent entrevoir un espoir, qui sera confirmé par la seconde partie de « U.F.O.F. ». Un album dont les sonorités, pourtant dichotomiques au premier abord, sont en totale adéquation : les guitares, sèches et tendues, se frottent au chant délicat d’Adrianne Lenker, maîtresse de cérémonie discrète mais dont l’importance demeure capitale lors de chacune de ses interventions. De même, quand l’électricité s’en mêle, la menace côtoie la douceur, achevant de faire planer au-dessus de cet objet non identifié un sentiment prégnant de menace (les ultimes « Jenni » et Magic Dealer »). Le bruit blanc qui clôt le disque, bourdonnement de l’oreille interne après la tourmente émotionnelle venant de se produire, nous obsède et appelle à une relecture immédiate. Mais qui sera, chaque fois, bien différente de la précédente.


[EP] PØLAR MOON – Rituals

17 mai 2019 (autoproduction)

Pris séparément, les différents éléments mélodiques et harmoniques constitutifs de « Rituals » semblent tellement paradoxaux qu’il fallait bien l’union de trois âmes créatrices passionnées pour les mettre en scène. Véritable tour de force émotionnel basculant rapidement de la pesanteur de basses puissantes (« Facing the Wall ») à la tendresse acoustique d’un songe méticuleux et détaillé (les arpèges en constante progression de « Moments »), le premier EP de PØLAR MOON peint, au moyen de couleurs variées et tendres, la toile humaine de sentiments contradictoires, de doutes, de questions et de désirs ardents. La voix de Julie Trouvé apporte une poignante cohérence aux expérimentations de ses deux complices, Guillaume Bernard et Julien Lepreux, achevant de parfaire les myriades de caractères ténébreux et éblouissants d’une pop qui, au final, n’en est pas vraiment. Et ce ne sont pas les syncopes rythmées de « Love is Not Enough » ou les pulsations rythmiques entêtantes de « Aura » qui nous feront dire le contraire ; tant et si bien que l’on imagine sans mal une communion parfaite avec le public lors de futurs concerts très attendus. On aura rarement ressenti cet appel à la contemplation, à l’éveil sensoriel et humain.


[Clip] Leon Newars feat. Sax Machine – Don’t Blame It On The Groove

Ça pourrait être un concert, ou les ultimes moments d’une balance. Tandis que le public attend dehors, dans le froid, Leon Newars et Sax Machine se concentrent. Lunettes noires pour certains, nonchalance cool pour les autres, « Don’t Blame It On The Groove » commence. On songe à un hommage plus décontracté à un autre blâme connu, mais il n’en sera rien. Ici, tout est question de couleurs, tant dans le timbre du vocaliste, tendre et sensuel sans jamais être sirupeux, que dans les éclairages bleus et rouges qui encadrent le groupe. Pourtant, rien ne laisse augurer du changement sur le point de s’opérer : le jazz s’ouvre au hip-hop, appelle les coulisses à la rescousse pour une prestation à la fois géniale et osée. Sourire aux lèvres, le spectateur se régale, dans tous les sens du terme. « Don’t Blame It On The Groove », c’est un whisky musical hors d’âge qui se savoure lentement, avec délectation. Et qui permet à toutes les âmes, y compris celles en peine, d’entrevoir l’espoir d’un lendemain meilleur.


[LP] Flying Lotus – Flamagra

24 mai 2019 (Warp Records)

Le fait que David Lynch intervienne, le temps d’un puissant et intrigant monologue, au milieu du nouvel opus de Flying Lotus, n’a rien d’anodin. Et, si on couple ce « happening » à l’apparition de la chanteuse Solange sur le suave « Land of Honey », la démarche révèle tout le potentiel d’une œuvre pourtant hybride. Patchwork de samples parfois majestueux, souvent sensitifs et, bien sûr, audacieux, « Flamagra » ressemble à s’y méprendre à une mixtape sous influence hallucinogène, invitant Toro Y Moi d’un côté et George Clinton de l’autre. De ce fait, ce qui pourrait n’avoir aucune cohérence au premier abord dévoile une efficacité redoutable, passant de la pure et simple collection à la bande originale en un éclair. Flying Lotus dessine, musicalement, les vapeurs et fumées s’échappant des cheminées de cités perdues, nous plongeant dans leur âpreté et leurs effets secondaires. Le bruit sourd et curieusement confortable qui clôt le disque révèle toute cette portée tragique, où la beauté se heurte à des voix trafiquées et déshumanisées. À ne pas mettre entre toutes les mains, mais quand même une sacrée expérience !


[LP] Gemma & The Travellers – True Love

24 mai 2019 (Légère Recordings)

On comprend rapidement pourquoi Gemma & The Travellers s’encanaillent avec James Brown au cœur de « True Love » : car, musicalement, l’album nous rappelle effectivement les grandes heures fiévreuses du Godfather of Soul. Mais la passion du groupe porté par Gemma Marchi ne s’arrête pas là, puisque l’on rencontre, au gré des pistes et des lumières tamisées, du funk et du jazz, toujours brillamment mis en lumière par le timbre de la chanteuse, au diapason lorsqu’elle se livre à de sensuelles joutes mélodiques en compagnie du saxophone de Kevin Hoffman. Tout est réuni ici pour convier la chaleur, le sex appeal et la passion, même éphémère. Et le timbre de la diva de nous impressionner par sa justesse, le vibrato qu’elle parvient à tenir dans ses performances les plus aiguës et évolutives tourmentant même les plus aguerris et les possesseurs d’une oreille absolue mise en mode « pause ». La contagion est immédiate, les sensations cutanées multiples, et le plaisir croissant. Festif sans jamais oublier d’être parfait dans ses arrangements (mention spéciale à la section rythmique), cette invitation à fouler les planches ne se refuse à aucun moment. L’amour, le vrai.

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