[Interview] Bertrand Belin à Beauregard

Scène John. Une voix grave, douce et lente s’élève sous un soleil de plomb. Les mots de Bertrand Belin s’envolent sur les mélodies du groupe avec élégance, rock et folk. Une parenthèse poétique bienvenue pour lancer cette nouvelle journée de festival à Beauregard. Une setlist oscillant entre passé et présent qui finira par annihiler le temps. Rencontre avec Bertrand Belin dont les mots touchent à tout : musique, littérature et cinéma… et réconcilient les cœurs.

crédit : Elweline
  • Comment avez-vous vécu ce concert à Beauregard ?

Très bien, les conditions étaient belles, le public chaleureux, souriant, il y avait de la joie dans l’air, c’était beau !

  • J’ai trouvé aussi qu’il y avait beaucoup de poésie. Quand vous avez quitté la scène les gens reprenaient votre « cui-cui, cui-cui » en marchant vers la suite des festivités. Tout le monde avait l’air bien, détendu, à moitié dans le rêve. Vous avez ouvert peut-être sans le vouloir une parenthèse onirique. Est-ce que c’est quelque chose de conscient que vous cherchez à produire en général ?

Oui, c’est une atmosphère qui m’est familière. Avec mes amis sur scène, c’est ce qu’il se produit quand on joue, mais je ne pense pas que ce soit une démarche consciente. Je fais des chansons, je les organise en albums ; quand on fait des concerts, je vais chercher ici et là dans les albums. C’est souvent celles du dernier disque qu’on joue, mais on va souvent puiser aussi dans les anciennes. Aujourd’hui, on a fait un set assez hybride de ce point de vue là ; et tant mieux si cela produit cet allégement des nerfs dans le public, car c’est aussi ce que je recherche pour moi-même. Quelque chose qui nous aide à avaler la dragée.

  • L’apaisement, vous le trouvez aussi à travers l’écriture ?

Non, pas forcément, plutôt dans la musique dans ce qu’elle a de très concret, dans sa pratique, quand on est physiquement en train de jouer ensemble avec les gens. Jouer de la musique, d’un instrument, ça produit un espace particulier d’oubli… On est tellement absorbé par ce qu’on est en train de vivre et de faire que ça produit de fait une bulle bienvenue que chacun est libre de venir partager.

  • Vous chantez en français. Est-ce que vous avez un attachement particulier à cette langue ?

Je n’ai pas choisi de chanter en français. C’est plutôt une chose très naturelle pour moi qui ai grandi dans un pays où cette langue est très répandue. J’ai appris la langue à l’école, c’était la langue parlée à la maison. Ma vie, mes rêves, tout est français. J’aurais pu faire le choix de chanter en anglais pour me rapprocher de mes idoles ou penser que la pop music nécessite de chanter en anglais, ce qui est légitime de penser. D’autres gens font ce choix : moi, j’ai commencé à écrire des chansons à une époque où personne ne chantait en anglais en France. Ça ne se faisait pas. Ce n’était pas admis. Aucune maison de disque ne t’aurait signé si tu avais été un Français qui chantait en anglais. Ce sont des choses qui ont évolué et maintenant ça ne pose peut-être plus particulièrement de problème, mais ça en a posé à une autre époque. Et même aujourd’hui, certains commencent leurs carrières en anglais et leurs maisons de disques leur disent : « ça serait bien que tu fasses un morceau ou deux en français quand même. ». Moi, c’est pas du tout le cas.

  • Ça s’est passé comment pour vous alors ?

Je me suis dit : « Tiens, je joue de la guitare, j’aime bien écrire, je vais faire des chansons ! ». Ça s’est fait comme ça.

  • En parlant de chanson, quel est votre processus créatif ?

C’est comme si pour faire une chanson, il fallait deux ingrédients : la musique et des mots. En les mettant ensemble, on sent immédiatement si l’accord est bon ou pas. C’est de la cuisine. Les cuisinières et les cuisiniers qui nous lisent doivent comprendre parfaitement ce que je raconte. L’accord se fait ou ne se fait pas. S’il se fait, on remue les ingrédients jusqu’à faire monter quelque chose, et ce quelque chose va devenir une chanson. C’est comme ça que je pourrais voir les choses. Il ne s’agit pas d’un texte que j’écris sur un cahier quelque part sans musique dans un train ou assis à une table que je mettrais ensuite en musique. Il y a des gens qui fonctionnent bien sûr ainsi et ça donne des résultats formidables, mais ce n’est pas comme ça que je m’y prends.

Je ressens plus une pulsation, une harmonie, quelque chose, deux-trois secondes ou trente secondes de musique qui me plaisent, un virage dans le son… J’y confronte deux-trois notes que j’ai noté dans mon téléphone depuis la veille ou il y a un an, et je vois si oui ou non ça produit cette étincelle. Et si elle est là, que ça me donne envie, je poursuis et j’en tire une chanson.

  • Quelles sont les grandes figures qui vous ont marqué et vous ont donné envie de faire de la musique ?

Quand j’étais adolescent, j’étais attiré à la fois par les artistes, musiciens et groupes où la guitare était très présente parce que j’apprenais à en jouer. À partir de 12 ans, j’écoutais beaucoup de guitaristes, qui étaient des hommes pour beaucoup, à l’époque… C’est peut-être malheureusement encore le cas aujourd’hui. J’écoutais ce qu’on appelle les valeurs sûres : Hendrix, Pink Floyd… tous les grands des années 80. Et en ce qui concerne les textes, il y avait les groupes Marquis de Sade et Marc Seberg, formés autour de Philippe Pascal, qui était très important pour moi ; Hubert-Félix Thiéfaine que j’ai beaucoup écouté entre mes 13 et 20 ans et dont les paroles énigmatiques me projetaient dans des univers qui m’interpellaient, qui sollicitaient mon imagination, qui me sortaient de mon quotidien. Je pense qu’il a joué un rôle important dans ma genèse, c’est certain. Je l’ai rencontré très récemment pour la première fois il y a environ deux mois et j’étais très ému de le rencontrer. Je devais avoir l’air d’un fan, un peu…

  • Vous aviez 13 ans à nouveau ?

Oui, oui, c’est ça. J’étais très touché est j’ai dû lui paraître un peu collant. Ça n’a pas duré très longtemps, mais j’en étais très heureux.

  • D’autres influences manifestes côté écriture ?

Pour ce qui est du songwriting, j’ai écouté aussi beaucoup de pop et de rock donc pas mal de choses en anglais. Ma culture musicale est comme celle de pas mal de mes congénères, je pense, plutôt anglo-saxonne.

  • Vous écrivez aussi pour d’autres artistes (Vanessa Paradis, Buzy, Emmanuelle Seigner…), comment ça se passe ? Est-ce qu’on écrit différemment pour les autres ?

Si la chanson est destinée à être interprétée par quelqu’un d’autre dès le départ, alors j’écris spécifiquement pour cette personne. J’ai aucune chanson dans les tiroirs. Toutes les chansons que j’écris sont publiées dans mes disques. À une ou deux exceptions près… Si elles ne font pas sens dans l’album en cours, je ne les mets pas, mais, en général, je l’oublie corps et âme et elle ne reviendra jamais à la surface.

  • Donc rien dans les fonds de tiroir qui servirait à un album posthume ?

Là, il y a un album mythique de Neil Young jamais sorti qui va bientôt paraître. Ce sont des démarches qui peuvent avoir beaucoup de sens si l’on trouve des trésors cachés, mais si elles ont été mises au tiroir volontairement, car elles n’étaient pas dignes d’être sorties pour le groupe, il faut aussi respecter les créateurs et leur vision. Il y a des exemples dans la musique ou la littérature où les gens se sont opposés à la publication de choses qu’on a découvertes malgré tout et dont on est très content et, rétrospectivement, on ne leur aurait pas donné raison d’enterrer ces merveilles. Je pense à la « Correspondance » de Kafka : dans ce cas, on fait une entorse à la promesse, mais si c’est pour le bien de l’espèce, pourquoi pas !

  • Si la musique avait un super pouvoir, lequel serait-il ?

Arrêter immédiatement tout début de bagarre. Bagarre dans le sens le plus général du terme. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas que la musique soit capable d’anéantir toute forme de différences (parce que souvent, c’est des différences que survient la violence). Il faudrait donc qu’on puisse s’avancer dans des complexités avec les différences qui caractérisent notre espèce humaine, mais que dès que ça commence à être fâcheux : paf, un peu de musique et hop on repart à zéro ! Ça ne serait pas mal non ?

  • Et du coup, dans ce monde-là, quel serait l’hymne universel ?

Ne nous fâchons pas, soyons patients, le soleil en a encore pour quatre milliards d’années. Bon déjà, ce serait la base ! Rappelez-vous chacun qu’on est dans le cosmos, et que ce cosmos, on ne sait pas vraiment ce que c’est, alors… Ensemble, soyons curieux, conscients et amoureux du cosmos et tout ira bien. Le cosmos, les étoiles, d’où tout ça vient, le big bang etc. Il faut se replonger dans la relativisation, dans cet espace qu’on habite ensemble. Regarder un peu plus loin, s’apaiser. Faire commune la plus grande peur qui soit : celle d’être au monde. Assumer que chacun la porte en lui. Mais là, je me fais un peu messianique. Je vais m’arrêter là ! (rires)

  • Est-ce que vous auriez une chanson avec le mot nuit ?

J’en ai plein et j’en ai déjà écrites beaucoup. La nuit, c’est pour moi un moment très important.

  • Est-ce pour vous un espace de création ?

Non, pas particulièrement. La nuit pour moi est toujours à peu près synonyme de repos est de sommeil. Mais la nuit, bien sûr, est une chose à quoi on se soumet souvent. Il y a une autorité de la nuit. On voit bien que les gens ont un rapport de repli, de silence, de secret, de sécurité avec la nuit. Et en même temps, quand on échange des paroles dans la nuit, quand on a la chance de vivre la nuit, parfois, on peut aussi être réveillé alors qu’on ne le souhaite pas et ça peut être très douloureux. Mais quand on le désire, on a le sentiment d’être un peu exclu d’une certaine folie du monde parce qu’autour de soi la ville s’est calmée, le bruit est descendu, et c’est vrai que ça donne à la conversation un caractère particulièrement savoureux. Mais la nuit, j’ai aussi besoin qu’elle reste la nuit, c’est-à-dire une zone de danger. C’est dans notre psychisme que c’est inscrit comme ça, je pense, depuis très longtemps. Ne pas avoir peur, mais respecter la nuit pour ce qu’elle est, ce à quoi elle nous oblige…


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Deborah Picard

Deborah Picard

Conceptrice-rédactrice et woman backstage, adepte des lives, croit fermement aux tiny sounds, big impact.