Rondes et évanescentes comme de vieilles berceuses, les pépites de Benedict Benjamin se pâment dans les plus belles traditions musicales : celles du folk, du blues, du rêve et de beaucoup d’autres choses encore qui flottent dans les 60’s. « Night Songs » est le premier album somptueux d’un artiste à l’esprit gominé.

Plusieurs ombres y défilent. Des ombres comme formées à travers le son d’une radio, altéré par le temps, au blues que les années 50 ont bercé, à la pop que les Anglais ont érigée, à la country que les champs américains ont absorbée, à l’aire vintage que l’on caresse aujourd’hui, aux fantômes que l’on cajole par amour de les avoir réveillés. Autant de chemins qu’emprunte Benedict Benjamin, tout jeune et déjà immense artiste. Dix ballades qui flirtent avec la plus douce des insolences, non loin des mélopées d’antan que les années ont rendues rondes et romanesques. Franc, poétique et suave, « Night Songs » libère une maturité sans borne pour un premier album, éblouie par une écriture sensationnelle et une sensibilité débordante, complètement dédiée à la nostalgie des temps passés.
Certaines œuvres sont le fruit d’un long travail de réflexion, que l’on turbine en tête et qu’on laisse reposer ensuite comme un vin en fût. D’autres sont plus directes, nées d’une impulsion soudaine telle une prémonition qui défile à la va-vite et qui détermine la marche à suivre. Ces œuvres tiennent en un instant de lucidité, une inspiration éphémère dans le temps mais éternel dans l’espace. « Night Songs » est un flash créatif. « À la fin de ma vingtième année, je jouais dans deux groupes qui étaient en train de se séparer, travaillant de nuit pour deux jobs et passant une mauvaise période avec la fille que j’aimais. J’étais épuisé, mais mon corps avait abandonné l’idée d’aller dormir et, toutes les nuits, je restais allongé les yeux grands ouverts pendant ce qui me semblait être une éternité, à regarder la lumière égayer le matin. Cela faisait un moment que je n’avais pas écrit de chansons mais, au milieu d’un de ces nuits, quelque chose s’est résolu de lui-même, comme un déclic, et je me suis mis à écrire et j’ai continué sur cette lancée pendant un mois entier », dit Benedict. Cette nébuleuse dans laquelle il écrit l’album en rejoint le processus d’enregistrement. Comme pour entretenir cet esprit claustro-mélancolique, la collection intemporelle de « Night Songs » a été enregistrée dans une série d’églises, de chambres et de cuisines à travers Londres et la campagne du Kent. Ce grain particulier que l’on retrouve à l’écoute, douillet et casanier, provient de ces pèlerinages dans ces alcôves hors du temps.
Bien qu’aucun titre ne soit de trop, trois pistes se détachent de l’équilibre : « Thin Skin » à la mouvance garage rock où l’on croit entendre la voix de Tracy Chapman, la touchante ardeur folk de « The Better Man » et le slow de « I Would Like To See You Tonight », qui embrasse la finesse épurée d’une image immaculée. Celle d’une danse de salon dans les années 50 : velours entremêlés, perles acérées, ayant pour socle l’étreinte de deux corps d’amants éperdument amoureux. On n’a de cesse d’imaginer entendre un gramophone qui crépite, voire une ligne de fumée qui file d’un cendrier ; de sentir le bois des chaussures qui caresse la moquette ; d’épier un regard qui se jette dans l’autre. Si kitsch et clichée soit-elle, cette scène à l’immersion cosy et grandement irrésistible mène notre sentiment à son paroxysme, à son imagination la plus aiguë. Cette dernière est délicieusement traduite par ce moment fébrile d’avoir gagné une autre époque et de vouloir y rester, pour toujours.

« Night Songs » de Benedict Benjamin est disponible depuis le 25 mars 2016.
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