[Interview] Beirut

Dans le froid glacial du mois de décembre parisien, nous retrouvons Zach Condon, leader multi-instrumentiste de Beirut, confortablement installé dans le canapé de son label. S’il parle un français presque parfait, il préfère mener l’entretien en anglais pour être le plus précis possible dans ses réponses. Il agrémentera même ses explications de quelques photos sur son iPhone de ses nombreux instruments, et ce dès la première question.

Zach Condon en studio – crédit : Olga Baczynska
  • J’ai lu que tu avais écrit ce nouvel album à partir d’un Farfisa, que tu avais récupéré. Je sais pas pour toi, mais, pour moi, le Farfisa c’est un immense secret entre musiciens. Pas beaucoup de monde connaît ce type d’orgues, et pourtant ça sonne incroyablement bien et ça ne coute plus rien aujourd’hui.

Du coup, on ne devrait pas en parler non, on va les rendre plus chers (rires). Je sais pas honnêtement. Pour moi, le son du Farfisa est très dense, très large. Même si je joue seul dessus je sens que je peux analyser les détails du son pendant des heures, c’est super riche. C’est peut-être parce que le son a naturellement beaucoup d’harmonies, ce qui rend le son original et unique.

  • Tu as lequel ?

Alors j’ai complètement oublié le nom du modèle… Mais je crois que c’est un Farfisa un peu unique qui n’est même pas référencé (rires). C’est un double clavier avec une boite à rythmes intégrée. Ça doit être de la génération… Je sais plus. Et pour revenir sur le prix, je pense que les gens ne savent pas ce qu’ils ont. Ils essayent de s’en débarrasser parce que ça prend beaucoup de place. Pour moi, c’est hallucinant.

  • Exactement, j’en ai acheté un en ligne que je suis allé récupérer chez quelqu’un qui l’avait hérité de son père et n’avait aucune idée de comment ça marchait.

Je trouve ça fou. Les gens ne savent pas, c’est incroyable.

  • De manière générale, j’ai l’impression qu’il y a un gros retour des synthés analogiques sur la scène indie non ?

Dans « Gallipoli », j’ai toujours utilisé des instruments analogiques. Pour moi, c’est fondamental. Pour la richesse du son que j’évoquais au-dessus, mais aussi pour l’aspect vivant du son : avec l’analogique, tu provoques des accidents, parfois heureux, parfois malheureux, mais ton son vit, il se transforme. Je ne dirai pas que je les utilise pour des raisons « réactionnaires », je ne suis pas le genre de personne qui dit « aujourd’hui, tout est digital alors moi je seulement de l’analogique », je ne suis pas dans le conflit. C’est juste ce que je préfère. Mais aussi, c’est mon sentiment personnel, tout ce qui provient d’un instrument virtuel est trop lisse. C’est trop propre, ça sonne trop bien. C’est trop parfait, ça ne fonctionne pas pour moi.

  • Tu as travaillé aussi volontairement sur du matériel défectueux, cassé. Pourquoi ?

C’était prévu évidemment. Je voulais utiliser des choses « décalées ». C’était drôle d’arriver au studio et de dire « vous avez des amplis cassés ? » (rires). Je voulais que mes morceaux sonnent comme s’ils étaient sur le point d’éclater sous la pression. Et je trouve que le rendu est assez bon comme ça.

  • Mais ce n’est pas frustrant d’autant travailler dans l’aléatoire ? Parce que sur du tout analogique – et cassé qui plus est – tu peux trouver une configuration qui sonne incroyablement bien et la perdre le lendemain parce qu’une lampe n’aura pas chauffé pareil ou autre.

Tu peux ne pas reculer, ça oui. Tu sais, aujourd’hui je travaille avec des synthés modulaires, justes pour mon propre fun. Et souvent, je rentre quand je suis épuisé en laissant tout en l’état. Je ne touche à rien. Et je reviens le lendemain, je rallume tout, et ça ne sonne plus du tout pareil. Ça te force à travailler au bon moment. Ça sonne, tu enregistres. Mais ce type de limites rend la musique intéressante et vivante. Tout ce qui est digitalisé, informatisé fait perdre ce risque et cet intérêt, cet organicité. Tu peux faire ce que tu veux quand tu veux en cliquant. Il me faut de la vie. Ça t’intéresserait de regarder une compète de saut en hauteur où chaque athlète bat le record du précédent à l’infini ?

  • Tu te sers des synthés modulaires sur l’album ?

Plein oui. Alors souvent c’est dans le fond, ça s’entend à peine. Sauf sur un ou deux morceaux, comme l’intro de « We Never Lived Here ». Ils font des bruits un peu partout à droite à gauche.

crédit : Olga Baczynska
  • Et il y a aussi la fin de « Gauze Für Zah »… ? Quelque chose de très bruitiste ?

Cette fin vient d’une session où on perdait un peu la tête, je pense. Il devait être 2h du matin et je programmais des accords dans un séquenceur pour le faire passer à travers le système modulaire, et je le faisais looper dans les amplis cassés et ça amplifiant continuellement le volume du coup, au point d’en faire un drone. Et je l’ai laissé tourner en boucle pour voir ce qui allait se passer. Et comme on était dans cet état, entre transe et exténuation, on l’a enregistré. J’avais l’impression d’être un savant fou. Il y avait d’ailleurs des parties qu’on a retirées où on m’entend rire pendant cette session tellement j’ai l’impression de faire n’importe quoi. J’ai hésité à les laisser.

  • Cet album marque aussi le retour des grosses nappes de cuivres chez Beirut, assez absentes de ton dernier album. Ça t’a manqué ?

Clairement, oui ! Et je pense qu’en plus ces cuivres apportent beaucoup à cet album. C’était important pour moi de ramener ces types d’arrangement aujourd’hui, comme quand j’étais adolescent.

  • L’histoire de cet album est assez folle. Tu es passé par les USA, l’Allemagne, l’Italie… Qu’est-ce que tu retiens de tout ça ? Ça me rappelait aussi ton dernier album, qui avait eu un processus de création assez chaotique. Du coup, je me demandais, est-ce nécessaire pour toi d’avoir des histoires rocambolesques pour construire tes albums ?

Est-ce que ça doit être dur ? Et est-ce que c’est ce qui les rend uniques ? Je sais pas… C’est vrai que je souffre beaucoup quand j’enregistre généralement, mais je n’aimerais pas, je ne me l’impose pas. Sur cet album beaucoup de choses stressantes sont arrivées, oui. Rien que déménager en Allemagne, quel enfer administratif ! Mais le truc original, c’est que cet album a été un des plus simples à écrire. En studio, je savais précisément ce que je faisais, et j’avais écrit des chansons qui m’excitaient toujours autant, même des mois plus tard quand je les enregistrais enfin. Et ce sentiment était nouveau pour moi.

  • C’est une forme de soulagement d’enfin sortir ces morceaux ?

Totalement. Je les ai finis il y a longtemps, en avril 2018. Mais je suis super heureux d’avoir eu ce petit laps de temps entre la fin du projet et sa sortie. J’ai pu les oublier, faire autre chose, écrire d’autres morceaux, jouer avec mes synthés modulaires. Ça permet de décompresser.

  • Tu te vois dans le futur faire un projet exclusivement basé sur les synthés modulaires ?

Pourquoi pas ? Je sais pas (rires). Ça fait une bonne année que je joue avec et je commence à en mettre sur l’album. Les morceaux ne sonnent pas électro pour autant, ils sonnent juste un peu plus « bizarres » (rires). Je ne pense pas en avoir une utilisation banale, ou normale, si on peut dire ainsi. Ça donne des discussions assez improbables quand je vais en acheter ou en faire réparer. Les mecs de la boutique connaissent mon set-up parce qu’ils m’ont aidé à le monter, et ils me disent « Mais putain, qu’est-ce que tu fous avec tout ça ? On peut pas t’aider parce qu’on comprend pas ce que t’essayes de construire là. Celui-là, tu peux en avoir que deux et t’en as huit. Et lui, tu dois en avoir huit et t’en as que deux ». Et c’est dur de leur expliquer, j’essaye pas de m’en servir comme les artistes électroniques classiques s’en servent. J’ai huit oscillateurs sur huit notes différentes qui passent à travers trois séquenceurs, ce qui crée un motif rythmique où je peux contrôler individuellement chaque note, via chaque oscillateur. Je crois que ça commence un peu à me rendre fou.

  • On comprend à travers ton œuvre et tes écrits que tu as une vraie fascination pour l’Europe, mais surtout pour Paris, et ça je n’ai jamais trouvé pourquoi. Tu peux me l’expliquer ?

Quand j’étais très jeune, ma mère était architecte et était obsédée par l’art européen, la peinture, l’architecture, et la façon dont étaient conçues les villes en Europe, surtout en comparaison avec les villes américaines, avec ces immenses échangeurs horribles, les centres commerciaux pourris et les restaurants d’autoroute. Toutes nos villes sont entourées de ces espèces de banlieues industrielles dégueulasses et c’est super triste. Du coup, j’ai toujours grandi avec cette image du rêve européen, de l’exemple européen. Puis j’ai eu un job dans un cinéma qui ne projetait que des films étrangers, notamment ceux de la nouvelle vague. Et c’est devenu une espèce de fantasme pour moi, même si je savais que c’était absurde et totalement imaginaire, mais ça me plaisait de m’imaginer ce monde européen si différent.

  • Mais pour nous, les États-Unis, et particulièrement Santa Fe où tu as grandi, ça sonne très exotique aussi. En France ,on fantasme un peu du modèle américain parfois, et on trouve Le Nôtre en déclin. Comment tu expliques cette différence de perception ?

Santa Fe, oui, c’est exotique, différent, et je suis super heureux d’y avoir grandi. Mais plus je traverse les États-Unis plus je me rends compte à quel point Santa Fe est une exception. Mais le reste, du pays, c’est « a fucking shithole ». Je suis désolé, mais c’est la vérité. Y a deux trois coins cool comme New York évidemment, mais le reste, c’est vraiment de la merde. Mais bon, l’herbe est toujours plus verte ailleurs hein ? On se dit toujours que le pays d’à côté est bien mieux que Le Nôtre. D’ailleurs aujourd’hui, ça devient presque une blague pour moi cette obsession pour l’Europe. Ça m’a beaucoup apporté plus jeune, mais maintenant je la freine un peu. J’ai tenté l’expérience de vivre à Paris, et ça a été assez dur. Il n’y a aucun espace privé, c’est fou, j’entendais mon voisin éternuer.

  • Oui, mais c’est cool, du coup tu peux lui parler.

Oui, c’est vrai ! (rires). J’ai trouvé mon équilibre à Berlin en ce moment et j’y suis bien, je vais y rester. Mais je sais que je me suis créé cette espèce d’image de routard qui traverse l’Europe de l’Est avec de grands yeux amoureux et je vais avoir du mal à m’en débarrasser, alors même que c’est hyper absurde. Je l’assume.

  • Mais maintenant tu sais ce que c’est l’Europe, tu ne fantasmes plus dessus ? Tu y vis maintenant.

Oui, c’est vrai. Mais crois-moi, ça n’a jamais perdu son charme pour moi, même maintenant que je connais.

  • Tu as déjà entendu parler du syndrome de Paris ? C’est un syndrome qui touche beaucoup les Japonais, qui fantasment trop à propos de Paris et sont tellement déçus quand ils viennent qu’ils tombent en dépression.

C’est fou ! Mais je pense pas que je m’attendais à une image d’Épinal de Paris avec des accordéons et des bérets. J’avais vu « La Haine » de Mathieu Kasssovitz par exemple, je pense que ça donne une autre image de la ville et sa banlieue (rires).

  • Pour finir, que représente la pochette ?

Je l’ai élaborée avec mon cousin. Il a fait beaucoup de recherches pour une exposition sur les années 70, des choses assez tordues. Imagine, l’ère post-hippisme aux USA, en Californie, des gens sont partis vivre dans les montagnes, en élaborant des méthodes de soin par le spiritualisme et les cristaux, en célébrant des cérémonies de seconde naissance où on va te mettre nu et te faire maltraiter jusqu’à ce que tu sois vidé de toute ton énergie, bref. Il a étudié tout ça.

Au même moment, il a commencé à prendre des objets en photo, et a les bidouillées via un programme informatique très étrange. Je lui ai demandé si on pouvait en faire une ensemble. Du coup, on a fait 2h30 de méditation chez lui où il a joué le rôle d’un psychiatre de tribu dans les années 70, puis il m’a pris en photo. Et il a ensuite essayé de reconstituer mon corps avec des objets qu’il trouvait sur les jours qui ont suivi. Donc la pochette, c’est la représentation de mon corps par des objets. J’ai voulu écrire cette explication pour que les gens comprennent, mais c’est trop tordu. Là, j’ai dû faire court et j’ai raté plein de détails, ça doit être très confus.


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