[Live] Beauregard 2014

Beauregard à Hérouville-Saint-Clair, le long du canal de l’Orne et à quelques encablures du célèbre Pegasus Bridge, est un lieu particulièrement jouissif pour l’organisation d’un festival estival. Son château, à l’architecture qui n’est pas sans rappeler la maison de Frank-N-Furter dans le Rocky Horror Picture Show, trône dans un parc verdoyant et bien planté, idéal pour se prélasser entre 2 plateaux ou s’abriter à l’ombre du soleil… ou du crachin.
Après une before-midable le 3 juillet emmenée par Gush, Gabriel Ros et un Stromae généreux et on ne peut plus en forme, les petits nouveaux, mais surtout les papys et mamies du rock nous auront fait tomber dans les pommes normandes plus d’une fois. Morceaux choisis.

Beauregard

De par sa programmation alliant valeurs (très) sûres, (dé)montantes et quelques artistes racoleurs, Beauregard a imposé sa marque de fabrique durant 3 jours auprès de 80 000 spectateurs dont pas mal venus d’outre-Manche par le ferry ou en avion grâce à la réouverture de la liaison Londres-Caen. Un line-up éclectique et iconoclaste qui dans l’ensemble est arrivé à séduire tout le monde pour une vraie célébration en ce début d’été de tubes et standards pop, rock, folk, blues, frenchy, heavy, indie et électro.

En alternance entre 2 scènes disposées aux extrémités du parc et sans temps mort entre chaque artiste (ce qui hélas nécessitait au public de louper les 2-3 derniers titres d’un groupe pour pouvoir bien se positionner pour le suivant), les décibels ont déferlé sans relâche du milieu des après-midi jusqu’aux petits matins. Avec cette sensation agréable de parcourir une grande randonnée, avec des accélérations et des pauses, sans trop-plein ou sensation de fatigue souvent imputables aux grands raouts musicaux. En dehors de l’accès au festival très nettement améliorable (piétinements d’une heure pour quitter la before !), les nombreux points de restauration, toilettes, stands de partenaires auront permis aux festivaliers de vivre ces journées le plus intensément qu’il soit. Tout comme les groupes tous visiblement détendus et heureux d’investir Beauregard, comme une pause dans le grand schelem de leur – on imagine – intense tournée estivale des festivals.


Vendredi 4 juillet

À l’image des Texans de Midlake qui, le vendredi, à l’heure de l’apple mojito (le calva local remplaçant le rhum), sont revenus défier la terre normande revêtus de T-shirts malouins. Leur indie rock ciselé et lancinant repose du soleil de plomb et laisse échapper de la chape des mélodies planantes catalysant un public conquis et attentif. Avec cette odeur malicieuse des copeaux de bois jonchant le devant de la scène, les Midlake nous emmènent dans leur forêt pour une balade au calme avant que n’éclate un orage. Les 4 guitaristes vous prennent par la main, le relief des mélodies est en synchronie avec le cache-cache du soleil et de quelques nuages de chaleur. Midlake joue tout en subtilité avec nos cordes sensibles. La flûte traversière transperce une audience paisible, tout en extase. Entre l’ivresse de sonorités à la Crosby, Stills & Nash et de notes revival et psychédéliques, Midlake aura su parfaitement distiller son eau de vie hippie hipster pour nous donner un bon coup de souhaits.

Les nouveaux bacheliers, convoqués au rattrapage et redoublants s’étaient tous donnés rendez-vous pour une leçon de grammaire anglaise en plein air, un peu plus tard dans cette première journée. Une foule studieuse et impatiente attendait donc de pied ferme les London Grammar annoncés comme le premier vrai temps fort de ce 4 juillet. Inondant les radios depuis maintenant 1 an, les Britanniques de Nottingham se savent en terre conquise prêts à livrer leur leçon trip hop, mélodique, dans une ambiance presque monacale. La voix si caractéristique d’Hannah Reid, instantanément identifiable parmi toutes, envoûte la foule qui n’a visiblement que d’yeux et d’intérêt pour elle. Elle reste concentrée, tendue, à fleur de peau, les regards braqués sur sa personne. Dot Major, le clavier-batteur (Major Tom !), ose une diversion en taclant le public français à propos de sa fraîche défaite à la coupe du monde… et de se rattraper en disant que c’est pour mieux se retrouver autour de la musique. Où justement on ne se retrouve pas, le groupe statique et linéaire ne créant pas vraiment l’excitation espérée. La faute peut-être à une musique intime qui peine à gagner un lieu qui ne l’est pas. La sauce Worcester en tout cas ne prend pas, même après une tentative d’assaisonnement africain au son d’un djembé. London Grammar est dans le calme plat de son bocage (bocal) anglais, on espère les retrouver dans un endroit plus cosy et cocooné qui leur ressemble vraiment. Plus chaud comme la tasse de thé dont s’abreuve Hannan durant le set.

Punk is not dead. Telle est la mission de Blondie qui à la tombée du jour vient envahir la scène principale devant une foule étonnamment très bigarrée. On aurait pu s’attendre à une assemblée de quadras en mal d’années 80 et c’est finalement un vaste rassemblement familial qui vient se prosterner devant une Debbie Harry qui assume vraiment bien son âge. Dès les premières notes de « One Way » en ouverture, on sait que la reformation du groupe légendaire est emplie de sincérité et de plaisir. Le groupe nous fait faire le grand plongeon alliant nouveaux morceaux bien inspirés et golden hits. La foule tout entière est montée dans son grand huit, sans aucune limite d’âge. Les plus jeunes connaissent vraiment ses standards et sont tout autant teintés d’émotion que leurs parents qui revoient défiler sur les écrans géants les images des clips vidéos de Blondie, tout en blond vénitien, épingles à nourrice et crêtes. Debbie Harry est décolorée, mais n’a pas décoléré depuis tout ce temps. Platform shoes et lunettes californiennes, Debbie s’est assise sur le jukebox de ses anciennes et nouvelles chansons qu’elle aura eu la clairvoyance d’adapter à l’air du temps. La joie est dans le rassemblement et non dans la division, et si tout cela finalement fleure bon l’époque de Joy Division et autres groupes de Londres et Madchester, Blondie est Blondie et nous le prouve en faisant exulter le public tout entier sur « Call Me » et « Atomic ». Le batteur dans sa cage de verre nous frappe droit au cœur avec « Heart of Glass » avant que le groupe ne se pourfende dans une cover délirante de « (You Gotta) Fight For Your Right » des Run DMC, préambule d’un solo de guitare final ahurissant qui laisse le bonheur affiché sur tous les visages.

Difficile alors d’apprécier la froideur et les artifices de Kavinsky, planqué derrière ses platines et ses lunettes noires, qui se contentera d’un DJ set, certes efficace, mais absolument pas indispensable. Presque fake.


Samedi 5 juillet

We Have Band nous redonnera du baume au cœur le samedi après-midi avec un rock indé coloré, énergique et enjoué. Un groupe qui a la pêche et qui le communique fait toujours plaisir. Arrivant à s’extirper des standards sonores actuels, le quatuor s’amuse et entraîne un public pris à contre-pied, qui se laisse docilement entraîner dans une dance party à l’heure où les clubbers invétérés prennent encore le petit-déjeuner. Le cocktail tonique de We Have Band profite aux festivaliers qui ne se font pas prier pour communier avec les Anglais. Qui donc en plus d’avoir un groupe – qui plus est solide – a trouvé ses marques dans un paysage musical indé très encombré. À suivre de près…

Alors que le ciel normand s’obscurcit et menace de se déchirer, les Foster The People déboulent sous quelques gouttes de pluie qui visiblement ne les déstabilisent pas, pas plus que le public. Et d’y aller franco avec « Don’t Stop », dès le deuxième titre. À six sur scène, les FTP se déjouent de la grosse pluie qui finit par tomber d’un gros revers de la main. Et puisqu’il y a un peu d’eau, allons-y pour de la musique surf & wave. Une grande vague envahit le parc qui du coup à du vague à larmes de bonheur face à une musique décomplexée et vivifiante. Mark Foster saute dans les flaques et nous plaque les tubes du groupe de façon implacable. « Call Me What You Want » en finit d’assécher le sol et d’épancher notre soif d’indie-dance. Un petit raz de marée où la pluie a finalement fouetté de façon bien sympathique un tas de visages radieux.

Les Stone venus dérouler leur folk à Beauregard ne s’attendaient peut-être pas à un accueil aussi chaleureux. Angus et Julia, très empathiques et sûrement très sympathiques, s’accaparent la scène pour une pause musicale aussi douce qu’une berceuse. Car la voix juvénile, presque enfantine de Julia, est d’autant plus mise en exergue et en avant sur scène, nous transportant dans des univers presque paradoxaux à mi-chemin entre comptines et histoires d’amour et d’adultes. Jouant des voix et des instruments, les Stone nous inscrivent dans leur parenthèse bucolique qui fleure bon la maison et le grand jardin qu’ils doivent habiter. Le groupe jongle avec les mots et les mélodies comme Julia avec son banjo et sa trompette dont elle joue simultanément.
Elle nous aguiche, nous séduit, nous veux et nous le susurre dans une reprise toute en suspension de « You’re The One That I Want ». De sa voix susurrée dont le paradis n’est pas sans rappeler une Vanessa qui se produira ensuite sur l’autre scène…

À l’heure où le soleil se couche, Paul Weller déboule sans prévenir pour un grand jam rempli de style. Le papa spirituel de Blur et autre Oasis plante son étendard anglais sur le devant de la scène et nous prouve à coups de guitare, tout en rock attitude, qui est le chef. Avec un son certes devenu américanisé lorgnant du côté du Boss des USA, Paul Weller et son improbable coupe de cheveux 70s piquée à Rod Stewart et Ron Wood démontre par A+B pourquoi et comment il est une institution en Grande-Bretagne. Double batterie pour une double dose de rock british, on sert ici la musique à la pinte, pas en verre de 25cl. Les quelques gouttes qui se sont remises à tomber ne font que remplir le fond de son verre à whisky, indispensable ingrédient pour exalter la saveur du breuvage avant de le servir.
C’est VK-8 Roland à Roncevaux, une bataille rock à nouveau gagnée par ce vétéran pas rentré dans les rangs qui nous ferait presque prendre ses sonorités à la Santana pour des lentes ternes. On n’a pas vu l’heure passer avec Paul et on va aller boire une ale à sa santé avant d’aller retrouver ses confrères de Bristol sur la grande scène.

Sweat à capuche, dos au public, Beth Gibbons s’installe avec Portishead sur la scène principale pour un moment de magie résolument sonore, délaissant volontairement les extravagances visuelles pour mieux se (nous) concentrer sur son propos trip-hop.
Les maîtres du genre, jamais copiés, jamais égalés, grillent un P au fer rouge sur l’âme de chaque festivalier et nous capturent dans un son impeccable et cristallin, tout en résonances sonores et cardiaques. Car notre cœur bat la chamade en se retrouvant plongé dans la grisaille et le spleen de Bristol. Le groupe est bluffant de précision, de justesses, de peaufinage dans les détails des chants et des instruments. Presque recroquevillée sur elle-même, comme un mal de ventre qui nous plierait en 4, la formation produit et reproduit grandeur nature ses plus belles phases et phrases sonores. Dans un mélange équilibré acoustico-électro-synthétique, sous l’œil des webcams anxieuses plantées en fond de scène distillant des images façon projet Blair Witch, comme preuve du presque autisme du groupe lorsqu’il se produit devant des spectateurs. « The blackness of darkness forever » chante Beth. Un son authentique proche de celui d’une scie musicale vient trancher avec un rock parfois indus, soutenu par un fond vidéo d’images angoissantes et arrêtées façon vidéo surveillance. Portishead a rempli l’obscurité du site de son rock noir et dépressif. Qui ne nous aura jamais été aussi coloré et jubilatoire.


Dimanche 6 juillet

La nuit laisse place à la lumière artistique d’Agnes Obel qui plante le décor en ce dimanche avec sa formation de cordes qui stoppe net celles qui auraient pu prétendre à tomber en cette journée de clôture. Piano-violoncelle-violoncelle-violon, voilà une digne recette pour emplir le festival de soleil, en plein cœur. Telle une châtelaine dans une demeure anglaise du 19e, la belle Danoise se veut à la fois mélancolique et rassurante. Transporté dans un film d’époque, le quatuor nous emmène voix et cordes dans son univers cinématographique qui s’accommode parfaitement des lieux. On écoute en 16/9e. L’esprit de château imprègne la musique d’Agnes Obel, gracile et légère. L’orchestre de chambre fait salon dans la presque intimité du parc du château. La joie reste dans la sobriété et ses ritournelles nous invitent à venir lui rendre à nouveau visite dans ses disques peut-être trop vite écoutés.

Vifs, courts, nets, allant à l’essentiel, les Breton qui se savent retransmis en direct sur les ondes arrangent le public en français. Avec une renommée grimpant à la vitesse d’un cheval au galop sur la plage d’un Mont normand, Breton aligne son album auprès d’un public qui a manifestement planifié son passage dans cette dernière riche journée. On pourra toutefois lui reprocher de tourner un peu en rond dans ses sonorités et gimmicks sonores. Nous les avions découverts sur scène plus concentrés et moins rameuteurs.

Sensations de flou d’autant plus marquées après le passage quelques minutes après de Damon Albarn, ex leader de Blur, Gorillaz et The Good, The Bad and The Queen.
Gentleman charmeur, Albarn fait son entrée sur scène à l’américaine sur un air de jazz, son groupe derrière lui à la queue leu leu. On sent d’emblée une assurance et une confiance – bien légitimes – de celui qui a rempli nos baladeurs et nos esprits de tant de tubes mythiques au fil de ses diverses formations. Mais ce soir, le maître de la journée se concentrera sur des récentes compos, mis à part une embardée Gorillazesque.
Au piano ou sur le devant de la scène, Albarn fait des claquettes et nous met des claques. Sévèrement entouré de musiciens classieux, dont un guitariste façon Cab Calloway, tout droit sorti du film The Mask ou d’un clip de Kid Creole and The Coconuts, Albarn s’est invité tout naturellement avec sa voix posée, grave, sexy et enveloppante. Il nous balade de ses ballades au piano, entrecoupant les tempos, mais pas les tympans de son fidèle melodica, rien ne semble arrêter l’homme dans sa créativité, son aisance presque irrévérencieuse. « Can’t stand your lonelyness » : pas de risque qu’il se retrouve seul, sans fans, son catalogue aussi varié que prestigieux intimant à la reconnaissance éternelle.
Le plaisir de tous se voit sur le plateau, jusqu’à ses six choristes qui, sûrement trop impatients de chanter avec lui, se retrouvent sur scène un titre trop tôt. Qu’à cela ne tienne, l’homme est généreux et flexible et nous le prouve. Il en est même à s’excuser dans un français parfait de ne pouvoir rester avec nous qu’une petite heure. Son songwritting est impeccable, implacable, cet éléphant de la pop nous fait même craquer avec sa chanson « Mr Tembo » à propos d’un bébé éléphant. Jazz, pop, hip-hop, l’homme sait tout faire et tout dire, jusqu’à la messe avec son chœur façon gospel. Dans une dernière tirade a capella, Damon Albarn nous tire élégamment sa révérence devant ses musiciens venus s’asseoir sur le devant de la scène et un public assis devant un chanteur compositeur traversant le temps et les renouvellements.

Les Pixies auront eu la lourde touche de tirer le feu d’artifice musical final. En vrais pyrotechniciens des riffs et des tempos qui explosent en bouquet, Franck Black nous aura placés dans un grand noir spatio-temporel qui nous aura fait oublier toute notion du temps, dans tous les sens du terme. Jamais ils n’auront sonné aussi actuels, intemporels, infatigables. Le changement de line-up n’aura honnêtement pas fragilisé le groupe dont les titres sont en cure de jouvence perpétuelle. Grunge, heavy ou plus mélodique, Black Francis joue de sa voix caverneuse et rauque et module les esprits et les mélodies. Ça va vite, ça va fort, ça prend des chemins détournés. Un rollercoaster sans fin, qui nous fait crier, hurler, mais dont on ne veut surtout pas descendre. Where is my mind, Pixies nous fait perdre nos esprits. Les écrans de fond lenticulaires nous agrippent dans les bras de son rock tentaculaire. Vini, vidi, Pixies.

On quittera Beauregard en se disant qu’au final, l’ancienne garde avait sacrément assuré et sûrement emporté l’adhésion du public. Blondie, Paul Weller, Portishead, Damon Albarn, Pixies… les vieux ont tout l’avenir derrière eux !


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