Profitant de leur passage par Angers dans le cadre de leur mini-tournée « Mort au Club tour », nous avions pris rendez-vous au Joker’s Pub avec les cinq membres de la famille Bagarre, peu de temps avant leur concert.
Et nous n’avons pas été déçus : une rencontre haute en couleurs et riche en échanges, qui nous a permis de mieux comprendre cette fameuse histoire de « musique de club », leur propos, leur vision de la scène, sans oublier de nous glisser quelques mots chaleureux au sujet du label Rouge Vinyle, véritable coup de pouce à leur développement musical et scénique.

- C’est assez délicat de trouver une constante à l’écoute de la musique de Bagarre, car on assiste à un mélange complet des genres. Il y a de la pop, du rock, de la chanson à texte, du hip-hop, de l’électronique… Et la confusion est d’autant plus présente que le propos est particulièrement sombre et violent. Vous m’aiguillez ?
Cyril : Effectivement, c’est ce que tu dis. Nos goûts sont comme ça, très diversifiés au sein du groupe, pour chaque membre. Alors on essaye d’apporter des influences qui viennent de plein de genres différents. Après, le rendu, on va dire qu’il nous échappe un peu. Dans le bon sens du terme ; c’est-à-dire qu’on fait la musique à notre sauce, en mélangeant ces choses-là. Mais que l’on fasse du hip-hop ou de l’électro, on retrouve cette idée de club, de lieu où l’on fait danser les gens. Et le côté violent dont tu parles vient d’un héritage du rock qui est très présent au sein du projet.
Thom Loup : Après, il y a une chose qui peut être brutale aussi : c’est la volonté d’avoir vraiment une musique angoissante et dont le texte a une véritable importance. C’est rarement le cas dans d’autres projets où c’est l’un ou l’autre ; nous, on essaye de faire les deux, de façon naturelle. S’il y a quelque chose de violent chez Bagarre, c’est d’abord le reflet des envies qu’on a, qui sont très différentes. Par exemple, il n’y pas la Bête qui amène le hip-hop ou Cyril qui amène la trap music, et Emma la guinguette (rires).
Emma : Bien sûr, bien sûr !! (rires).
Thom Loup : On a tous des envies en fait !
La Bête : À partir du moment où l’on est sur scène, on change tous de place et il va toujours y en avoir un qui va prendre le micro. Et à partir de là, déjà, ça fait qu’on existe en tant que groupe… mais pas en tant que groupe qui a un leader.
On fait de la musique ensemble et chacun va venir s’exprimer et défendre son texte devant le micro. On emprunte des choses à tous les niveaux, que ce soit musicalement, scéniquement, dans l’énergie déployée – qui je crois est plus rock effectivement sur scène -, et puis en studio. Et même, il y a aussi un côté un peu romantique avec une ferveur plus proche du rock qu’autre chose. C’est un peu la définition que je donnerais du projet.
- Quand vous parlez d’un micro partagé, on pourrait penser à une sorte de scène ouverte ; ce n’est pas le cas ?
Cyril : Non, car dans nos attentes, nous sommes très précis au niveau du rendu.
Thom Loup : Le seul rapprochement qu’on pourrait voir avec la scène ouverte, c’est le côté « démocratique » : tout le monde va aller devant.
La Bête : On n’est effectivement pas un projet où l’un chante et les autres font les instrus. C’est pas du tout ça.
Thom Loup : Et c’est quand même très écrit…
La Bête : On se concerte, on arrive avec des textes, on a l’intention de parvenir à un consensus afin de s’accorder les uns avec les autres. Si notre texte n’est pas bien au regard des autres, on ne le gardera pas. Il se passe un vrai truc entre nous.
Emma : Chacun ne fait pas sa petite vie, mais se pose devant le micro et chante sa chanson.

- D’ailleurs, si on devait définir Bagarre, c’est quoi ? Un collectif, une famille ?
Emma : Une famille oui, je pense que c’est le mot.
- Une meute aussi, non ? Puisque l’image du loup revient…
Thom Loup : C’est une famille de loups.
Mouss : Si on regarde les loups dans leur état naturel, c’est une meute ; si on les rapporte à l’humain, c’est une famille.
Cyril : Une meute apprivoisée alors.
Mouss : Ouais, par eux-mêmes.
Thom Loup : Ce qui est intéressant, c’est que le loup est un animal de meute, mais on parle aussi du loup solitaire. Ça rejoint l’idée que Bagarre, c’est un groupe, mais également cinq loups solitaires…
Emma : …Au sens où il y a cinq individualités qui se juxtaposent.
Mouss : Des individualités groupées.
Thom Loup : C’est ça la meute. Tu vois, Mouss nous quittera peut-être demain.
La Bête : Et peut-être que Cyril est déjà parti, mais est revenu…
- Sur Facebook, vous parlez d’une « musique de club » pour vous définir. On en a parlé un peu avant, mais j’aimerais bien approfondir le fond de votre pensée.
Emma : Le club, c’est avant tout un lieu symbolique pour nous.
La Bête : Oui, au sens où toutes les musiques qui nous influencent ont existé à un moment donné dans un club ; que ce soit le jazz, le punk, la techno, le reggae. Et ce qu’on aime dans le club, c’est ce côté entre-deux : où tu bois, où tu danses, où tu vois des concerts. Et il y a cette notion de liberté, de mélange des musiques. C’est ça qu’on aime.
Thom Loup : Et c’est une vraie zone de liberté.
La Bête : C’est là où tu viens de te cacher.

- C’est une planque pour l’expression ?
Thom Loup : Ouais, c’est ça ! On est à donf pour la liberté d’expression et c’est peut-être pour ça qu’on a un peu du mal à se donner un genre musical précis. Et du coup, on dit ça parce que ce qui nous parle, c’est plus une énergie, un élan.
La Bête : Et on aurait bien du mal à dire qu’un style musical en particulier nous a influencés. À notre époque, avec internet surtout, je pense, ça fait d’autant plus bizarre de demander ça à quelqu’un. Ce qui nous a inspirés, c’est avant tout des moments musicaux, des moments d’échanges créatifs ; et c’est pour cela qu’on en vient plus à l’endroit qu’à une musique.
- Et est-ce que dans votre processus créatif, il y a des moments plus propices que d’autres à l’écriture, à la composition ?
Emma : Franchement, non. On s’est déjà retrouvés à 11h du matin pour travailler jusqu’à 3h le lendemain.
Thom Loup : Il n’y a pas de règle.
- Et la fatigue, ça peut aider ?
Thom Loup : À nous engueuler, oui (rires).
Emma : À se taper dessus.
Thom Loup : C’est plus individuellement que ça peut être porteur.
Mouss : Mais en groupe, c’est plus compliqué.
Thom Loup : Si, dans les lives, ça peut amener un truc ! Quand tu joues à 3h du mat’, t’es pas pareil que quand tu joues à 21h. Tout comme le public d’ailleurs. T’es pas dans le même esprit, les gens non plus. Il y a un espèce de truc un peu désinhibé et c’est assez plaisant, quoi !
La Bête : Et ça rejoint l’idée du club, qui correspond à l’endroit, au lieu, à l’envie. Jouer sur une place publique, c’est un autre délire pour nous. Ça peut nous faire rire, mais ça n’est pas l’endroit que l’on recherche en particulier.
Thom Loup : C’est pas qu’on n’aime pas jouer dehors, c’est juste moins intéressant de nous voir dans ce type de cadre.
- Dans votre dernier clip, « Mourir au club », vous êtes comme possédés, les yeux en feu, le regard embrasé. C’était quoi l’idée derrière la réalisation confiée à Pilule et Pigeon?
Cyril : C’est eux qui nous ont amené le concept.
Emma : Ils sont arrivés avec une idée, un scénario.
Thom Loup : Genre : vous êtes un peu un gang. Et le morceau s’y prêtait par son côté ambigu ; à la fois menaçant et festif. Et c’est ça qu’ils ont voulu rendre, je pense.
La Bête : On arrive visiblement avec des symptômes de quelque chose, et finalement quand on débarque dans cette fête, il y a un truc qui se dégage et qui fout la merde.
- (À La Bête) Tu as d’ailleurs un côté « Cyclope » quand tu enlèves tes lunettes.
Thom Loup : (Devant l’air interrogatif de La Bête) Le Cyclope de X-Men ! Exactement.
La Bête : Ah, ouais ! C’est plus pour moi le côté envahisseur, virus…
Thom Loup : On voulait aussi véhiculer cette idée de musique de club qui peut exister dans une fête entre amis, en extérieur, dans un garage, dans une forêt.
Cyril : C’est un lieu qui se referme sur lui-même.
La Bête : Le club, c’est toi (désigne Thom Loup), c’est toi (Emma), c’est toi (Cyril), c’est toi (Mouss), c’est toi (Fred), c’est toi…

- Vous semblez fonctionner à l’instinct, à l’instar de votre hymne collectif « Bonsoir, nous sommes Bagarre » que vous répétez inlassablement en début de concert. Est-ce ce qui fait que les gens vont accrocher ou non à votre prestation ?
Thom Loup : C’est pas totalement maîtrisé. C’est ça qui est intéressant ; il y a des réactions toujours différentes à cette espèce de truc un peu « fasciste ». Et c’est vraiment différent selon les contextes.
La Bête : Déjà, ça commence par la politesse quand on rencontre des gens. Dire « Bonsoir », c’est bien ! Et quand ils répondent, c’est pas mal aussi.
Thom Loup : Ça crée un lien, et parfois ça intrigue.
Emma : Et le bonsoir va être différent selon le lieu, le public.
La Bête : Parfois, comme disait Thomas, on va l’envoyer de manière plus dure, et y’a des soirs où on va avoir un peu le trac, avec un peu de gêne, où le trac ne va pas du tout être agressif. Au final, c’est un faux jeu qui va s’installer, comme un rapport sexuel où on maîtrise la chose.
Emma : Il y a un appel à l’autre qui est direct.
Cyril : Après, ce truc du « Bonsoir », on ne l’adresse pas à une personne. C’est aussi dans l’idée d’instaurer un spectacle. Ça fait office de présentation pour nous, ça installe le cadre. De plus, on a des costumes sur scène, donc ça rejoint cette idée de mise en scène, avec un début et une fin à notre prestation. On n’est pas nous-mêmes, mais bien des personnages.
- Et vous pouvez m’en dire plus au sujet de vos costumes ?

Thom Loup : C’est des bleus de travail avec des chaînes en plastique doré. C’est les ouvriers du pit.
La Bête : Les ouvriers du style.
Cyril : La classe ouvrière (rires).
- Je trouve qu’il y a une certaine nervosité, une certaine tension qui ressortent des morceaux que j’ai pu entendre. Un côté quand même agressif.
Emma : S’il y a bien une tension, je ne vois pas le côté agressif.
Thom Loup : On a également des chansons d’amour.
La Bête : C’est peut-être le côté brut de décoffrage ; que ce soit une belle chanson, un mot d’amour, un « va te faire enculer » ou un gros coup de guitare.
Thom Loup : C’est très direct.
La Bête : On n’arrivera jamais en se disant : « On va faire danser la moitié des gens et dire à l’autre moitié du public qu’on l’aime ». On va leur dire qu’on les aime, qu’on veut les faire danser et qu’on veut leur mettre un gros coup dans la gueule. C’est pas violent, c’est pas agressif, c’est juste radical.
Thom Loup : Je n’aime pas le mot « extrême » par contre. Je dirais qu’on est dans quelque chose d’assez authentique. Et sincère ; on a envie de faire ce truc-là et on le fait !
La Bête : On s’offre aussi aux gens en leur disant : « Vous avez le droit de ne pas aimer », on est conscient de ça ! On n’est pas là non plus pour dire « On vous encule tous ». C’est juste dire « Nous, on fait ça, si vous n’aimez pas, on le comprend, ça nous paraît normal, mais on ne va pas changer pour autant ». Mais nous, on vous aime, quoi qu’il se passe !
Emma : Ouais, il y a ça derrière ! Il y a vraiment beaucoup d’amour.
Thom Loup : Et c’est pour ça qu’on disait qu’on est une famille, parce qu’on s’aime et qu’on n’est qu’amour, exactement. On est des vieux copains et ça fait longtemps qu’on travaille ensemble.
Emma : Et on s’aime toujours !
- Et donc, à la fin des concerts, vous descendez dans le public et vous faites des bises à tout le monde ! (rires)
Emma : Mais ça arrive, ne rigole pas ! (rires)
Thom Loup : Surtout quand on nous insulte, Emma roule des pelles…
La Bête : C’est comme Jésus-Christ qui tend l’autre joue.
- Vous êtes des musiciens de paix ?
Cyril : Plus tu détestes la Bagarre, plus elle t’aime ! La meilleure bagarre, c’est celle qu’on évite.
Thom Loup : Eh bah, ce soir, on est vachement inspirés (rires). Tu as de la chance, Fred !
- Il y a un côté invocateur dans les chants ; un côté très tribal, très sauvage et très libéré… Le but premier de Bagarre ne serait-il pas de créer un lieu de fête ?
Thom Loup : Totalement. On veut que les gens s’éclatent, on veut les marquer de bons souvenirs !
Emma : On veut les marabouter (rires).
Thom Loup : Ou en tout cas, les envoûter.
Emma : Si on les embrasse…
Cyril : Le baiser de Belzébuth (rires).
La Bête : On veut leur donner, leur offrir ce dont nous, on a besoin. Partager ces sensations avec eux.

- J’ai vraiment hâte, du coup, de vous découvrir ce soir en live !
Cyril : Faut pas qu’on déconne maintenant, car on a dit beaucoup de choses ! Juste pour notre défense, tout ce qu’on a dit, ça arrive parfois, mais pas tout le temps.
Emma : On te disait que ce soir, tu avais de la chance, mais peut-être que demain, non !
Thom Loup : Une musique à échelle humaine, ça varie !
- Question à part : qu’est-ce que vous pensez de l’anticonformisme à l’heure du numérique, où chacun essaye de se trouver une part d’originalité dans son projet ? Peut-on encore proposer du neuf, créer et surprendre en 2015, sans être forcément comparé à d’autres ?
Thom Loup : Je pense qu’il faut surtout être soi.
Mouss : C’est toujours la même rengaine : si tu cherches à être original, t’es personne ; si tu es toi-même, tu es original.
Emma : Ah là là ! (rires)
Cyril : Déjà au XIXe siècle, certains disaient qu’il n’y avait plus rien à faire. Et pourtant !
- Dans vos illustrations, on retrouve régulièrement l’image du loup et de la meute… Vous pouvez m’en dire plus ?
Emma : C’est une amie illustratrice, Elvire Caillon, qui les réalise pour nous.
La Bête : Nous, on fonctionne vraiment ainsi : on fait les textes et la musique, mais on aime déléguer l’image, que ce soient les clips, les pochettes ou les illustrations. Et plus c’est extérieur, mieux c’est ! Car cette personne peut réellement s’approprier le projet, sans aucune influence. Et le fait de laisser carte blanche, ça nous permet à la fin de dire : « J’aime bien » ou « J’aime pas ». C’est aussi simple que ça.

- Est-ce que vous pouvez me parler un peu de Rouge Vinyle…
Emma : Des gros connards, oh là là ! (rires)
Thom Loup : Oh, des encul… (rires)
La Bête : Le problème avec Rouge Vinyle, c’est la moustache.
Emma : Les cheveux longs, la moustache…
Cyril : Non, plus sérieusement, c’est le premier label qui a cru en nous. On va le faire maintenant, le moment émotion ; s’il n’y avait pas eu la date butoir avec Rouge Vinyle qui nous a dit à un moment : « On fait un EP et on le sort dans deux mois », je pense qu’il n’y aurait pas eu d’EP, et je crois qu’au-delà, les efforts qu’on a fournis durant cette période, pour arriver à l’heure du rendez-vous, ça nous a mis au niveau auquel on est. Ça nous a permis de sortir l’EP, mais aussi d’affirmer sérieusement le projet. Et parce qu’ils ont participé à construire le groupe tel qu’il est, je pense qu’on peut les remercier grandement !
Thom Loup : Et puis même, au-delà de ça, on est heureux qu’il y ait des petits labels de défricheurs, comme Rouge Vinyle ; car sinon, on n’existe pas ! Des dénicheurs de talents.
Cyril : C’est aussi grâce à eux qu’on fait cette tournée, en essayant de jouer dans des bars, dans des petits clubs, avec des associations locales. C’est cool ! C’est un projet de qualité et de proximité !
La Bête : Et peut-être que je me trompe, mais je crois que Rouge Vinyle n’a pas la volonté de gravir les échelons et devenir une major dans 15 ans. Ils ont une vraie volonté de rester à ce niveau, comme un choix politique : on prend des groupes et on les encourage et accompagne dans leur développement. C’est ce qu’il y a, je pense, de plus kiffant.
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