[Live] AWAC et Bruit Noir au Sonic de Lyon

Ce soir-là, le Sonic avait concocté une affiche assez atypique. Bruit Noir, side-project de deux membres de Mendelson, promettait une expérimentation sonore autour des cuivres et des percussions, tandis qu’AWAC, contraction de Angil Was A Cat, assurait rien qu’avec son nom tordu d’attiser la curiosité de n’importe qui. C’est bien simple : le résumé de présentation de l’événement, publié en ligne par le Sonic, était aussi farfelu qu’alléchant. Le résultat fut forcément en deçà des attentes ; mais, globalement, la soirée fut intéressante.

AWAC
AWAC – crédit : Éric Segelle

Ne sachant pas vraiment à quoi m’attendre musicalement avec AWAC (dont un des musiciens est apparemment un ancien de KKWAC, pour King Kong Was A Cat ; sûrement une marotte de ce monsieur que de voir des chats partout – signe des temps ?), j’arrive au Sonic en écoutant tranquillement Massive Attack ; et, lorsque le concert démarre, j’ai la surprise de me retrouver face à un univers fortement mâtiné de trip-hop. Une étrange coïncidence, qui ne tournera pas forcément à l’avantage du groupe. En effet, si le chanteur Mickaël Mottet est éminemment sympathique et semble sincèrement et profondément croire en ce qu’il fait, quelque chose ne prend pas et ne prendra jamais vraiment, me laissant à la porte de cet univers du début à la fin, un peu frustré, voire agacé par moments. Des onze morceaux joués lors de ce concert de première partie, seuls les quatre pièces centrales « This is Society », « A Million American Years », « Brighton » et « A Song for DG » retiendront finalement mon attention et parviendront à me faire quelque peu apprécier la musique d’AWAC. Le début du concert est trop hésitant, Mickaël a les yeux rivés la moitié du temps sur l’écran de son MacBook posé au sol pour lire les paroles qu’il rappe, avec un flow nerveux pas toujours totalement maîtrisé. On le sent quelque peu stressé, pas forcément à l’aise. Côté instru, on est surtout dans une sorte de trip-hop assez cheap généré par les samples, loops et séquences d’un Yamaha RM1X, fortement teinté d’électro assez agressive et mal dégrossie. Mickaël chante parfois en voix de tête pour un résultat hésitant, tandis qu’un pauvre tabouret métallique sera copieusement tabassé à la fin de « Nema », un titre complètement bordélique et un peu sauvé par l’intervention bruyante de la guitare de Matthieu Lozinguez (ex de KKWAC, si vous suivez bien). L’impression globale est celle d’un petit laboratoire d’expérimentation musicale qui bricole en direct sous nos yeux, mais avec un équilibre entre audace, réussite et amateurisme pas toujours optimal. Ainsi en est-il des sifflements introductifs sur « Overkill Bill », qui se conclut sur un peu de melodica.

Heureusement, à partir de « This is Society » donc, le concert décolle un peu. Les chansons sont mieux maîtrisées et exécutées, le duo gagne en assurance et en présence, les compos se font efficaces et le flow se stabilise. « A Million American Years » est humoristiquement présenté comme une chanson sur le créationnisme, marrante à jouer dans une ville « très catho » comme Lyon. C’est un gentil tacle qui détend l’atmosphère. « Brighton » est dédié au Sonic en tant que « lieu hype », et la chanson assume enfin le côté synth-pop rugueuse qui suintait maladroitement depuis le début du concert, avant d’embrayer sur une rythmique beaucoup plus uptempo et un rap particulièrement nerveux. « A Song for DG » enfin, est un morceau de hip-hop convaincant, avec une conclusion enjouée assez délirante. Le soufflé retombe cependant après ce gros quart d’heure, et la fin du concert renoue avec les travers qui avaient miné son début, à l’image de la longue chanson de fin, « Be Your Own Crutch », qui propose un beat dansant assez sympathique, bifurque sur un gros rock binaire burné, mais s’avère vite lassante et répétitive. Un morceau symptomatique du concert entier : plein d’envie et de promesses, en demi-teinte, poussif et qui peine à décoller. Ce n’était peut-être tout simplement pas mon soir, ou pas ma tasse de thé. Mais je salue la performance et la sympathie des musiciens, visiblement émus d’ouvrir pour Bruit Noir.

Bruit Noir
Bruit Noir

Le début du concert de Bruit Noir frise également la petite catastrophe, tant je ne sais quoi en penser pendant de trop longues minutes. Duo composé de Pascal Bouaziz et Jean-Michel Pires, respectivement chanteur et batteur de Mendelson, groupe phare d’un certain rock avant-gardiste français de ces dernières années, Bruit Noir vient, ce soir-là, défendre son premier album, volet inaugural d’une trilogie de musique « à contraintes » ; ici, les cuivres et les percussions. La déception qui monte au début du concert tient en partie à l’absence totale de cuivres sur la scène – il y a une batterie, un micro et un ordinateur qui gère en fait les fonds d’écrans projetés derrière les musiciens, et c’est l’ingé son du Sonic qui gère les bandes sonores enregistrées sur lesquelles vont se caler les musiciens. C’est déjà un sacré handicap pour moi. L’autre problème, c’est que je ne connais pas bien ce groupe et ces musiciens, et que le public est clairement initié. Du coup, lorsque Pascal Bouaziz se lance dans un discours inaugural pince-sans-rire au troisième degré, sorte d’élucubration autour de la « fausse » émotion revendiquée par certains artistes devant leur audience, je reste de marbre et ne comprend pas les rires qui retentissent. Le gag s’éternise, on remonte au passé lyonnais du groupe, à ses premières amours, etc. Il nous raconte sa vie, mais on ne sait pas si on doit en croire un traître mot, et la musique se fait attendre. Puis, il annonce enfin un premier morceau, jouant cruellement sur notre frustration. Un requiem pour Pascal Bouaziz, un requiem pour lui-même, « Requiem » donc, « comme il les aime, avec beaucoup de batterie et beaucoup de bruit ». Et, en quelques instants, toutes les frustrations, toutes les craintes sont évaporées. Le texte asséné, répété mécaniquement sur un loop quasi industriel et une batterie herculéenne, dissipe tout sentiment parasite et absorbe, canalise notre attention vers une présence : la silhouette grande et atypique de Pascal Bouaziz, son verbe mi-chanté, mi-parlé, son regard bleu électrique un peu fou. Nouvel intermède entre les deux titres, nouvelle digression farfelue. Cette fois, il se moque de France Inter et du Fou du roi, devant un public hilare qui le relance et l’encourage dans ses vannes. Il imagine une assistance d’ouvriers dans l’émission de radio et entonne « L’usine », chanson industrielle par excellence, sur la répétitivité du travail et l’aliénation du corps ouvrier exploité. Pas franchement joyeux ; par moments, les loops hypnotiques rappellent même la violence des premiers Swans, mais terriblement efficace.

Puis vient un titre énorme, car à la fois drôle, intelligent et touchant. « Joy Division » explore les réminiscences auto-fictives de Pascal découvrant la musique de Ian Curtis dans les années 80, et part sur une réflexion sur le suicide et la vieillesse. S’autorisant de petites digressions, comme ce moment où il disserte sur la prononciation à l’anglaise de « Ian Curtis », interpelant Mickaël Mottet de AWAC car il est traducteur de profession, ou incorporant à son texte des vannes absolument énormes sur Houellebecq et ses cheveux, ou encore la douteuse collaboration entre Lou Reed et Metallica (le sinistre « Lulu »), pour conclure que, finalement, Ian Curtis a bien fait de se suicider car il a échappé à tout ça, Pascal Bouaziz s’improvise poète équilibriste des mots et du bon goût, entre fascination, provocation et élégance. Le tout sur un fond de batterie survoltée et de samples de batterie de Joy Division, justement. C’est périlleux, mais remarquablement réussi. L’enchaînement avec « Joe Dassin » est idéal pour faire de nouvelles blagues bien senties, et Bruit Noir redéfinit ainsi sa musique comme « quelque part entre Joy Division et Joe Dassin, sauf pour la fin », devant l’hilarité complice de l’assistance. Avant « La province », Pascal échange longuement avec le public sur les dates de leur tournée, qui croise plusieurs fois celle de J.C.Satàn, en concert à Lyon le même soir et aussi à Annecy le lendemain. L’occasion de charrier un Bordelais échoué au Sonic et de comparer la relation Paris-Lyon à celle Lyon-Vaux-en-Velin, avant de débuter ce titre assez déprimant. Les fonds d’écran fauchés qui défilaient plantent à ce moment-là et Pascal abandonne rapidement ses tentatives de les remettre en marche, sans qu’on ne sache si cela aussi ne fait pas partie du concert, décidément indéchiffrable dans ses rebondissements et ses accrocs.

« La Manifestation » et « Sécurité Sociale », deux autres chansons brillantes à la fois lucides, cyniques et amères sur la société d’aujourd’hui, suivent et séduisent toujours sur un terrain musical oppressant, répétitif, hypnotique et aliénant. Puis, le concert se termine en grande pompe sur un rappel programmé et annoncé à l’avance – toujours cette esthétique de l’indécidable, du quatrième mur qui tombe et où les coulisses d’un concert se retrouvent mis en avant sur la scène – et Bruit Noir joue, à la demande d’une personne sur Facebook présente au concert, un titre de Mendelson, « Barbara », pièce phare de l’album « Personne ne le fera pour nous » sorti en 2008. Exit ou presque les simagrées et l’humour grinçant ; place à une vague de mélancolie bouleversante pour cette chronique intime des amours adolescentes déçues. Au fil de ce texte d’une remarquable amplitude, on découvre que Pascal Bouaziz est au rock français d’aujourd’hui ce que Mark Kozelek (Sun Kil Moon) est à son équivalent américain : un conteur du quotidien au verbe libre et fou, aux textes qui n’ont pas peur du vide et de l’insignifiant. Un poète du détail, un chanteur spoken-word au phrasé atypique et à la personnalité magnétique et donc forcément polarisante. « Barbara » était, ainsi, la grandiose conclusion dont avait besoin cette étrange soirée pour nous faire rester sur une note éminemment positive. Mais je cherche toujours les cuivres.


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