[Flash #30] Avey Tare, Jehnny Beth & Johnny Hostile, La Dispute, B77 et Mattiel

Alors que bon nombre d’entre nous pourraient penser que la musique a toujours tendance à raconter les mêmes histoires, ce nouvel épisode de Flash prouve à nouveau qu’il n’en est rien, ravivant la flamme de périodes longtemps disparues et de progrès mélodiques en pleine accélération ; tout en rendant hommage, de belle et profonde manière, à l’une des plus importantes figures contestataires de notre époque.

[LP] Avey Tare – Cows on Hourglass Pond

22 mars 2019 (Domino Recording Company)

Un folk sous LSD. L’histoire indicible des effets secondaires de paysages modifiés à jamais par l’éclairage si particulier d’un soleil couchant. Dave Portner, aka. Avey Tare, n’a que faire des règles de la composition. Bien sûr, ses créations ont un sens, une structure qui leur est propre ; mais les saturations, bruits et déformations qui les composent sont autant de déclinaisons sonores des impressions visuelles de leur auteur. Des rêves troubles contenus dans l’essence rythmique de « Nostalgia in Lemonade » aux guitares hantées de « Remember Mayan », « Cows on Hourglass Pond » nous fait chevaucher aux côtés d’un cavalier solitaire, reflet des meilleures et pires intentions qui le composent. Une forme, un esprit, achevant son apparition fantomatique sur le bien nommé « HORS_ », lisible tant en anglais qu’en français. Finalement, comment cheminons-nous à travers cet opus tourmenté et obsessionnel ? Avec passion et, il faut bien l’admettre, une forte de dose de déraison. Un mirage palpable, une réalité fantasmée et immédiatement adorée.


[LP] Jehnny Beth & Johnny Hostile – XY Chelsea (Original Soundtrack)

7 juin 2019 (Pop Noire)

Bien entendu, il est toujours difficile de se prononcer sur l’impact d’une bande originale sans avoir vu le film auquel elle se réfère. Cependant, dans le cas de « XY Chelsea », tout est mis en place afin de faire naître les impressions d’images non encore perçues par la rétine grâce au travail sonore et au scrupuleux découpage des scènes suggérées par les titres. De Jehnny Beth et Johnny Hostile, on n’attendait pas moins qu’une musique axée sur la personnalité de Chelsea Manning, tant introvertie que médiatique. Et qui de mieux pour dessiner les notes aptes à retranscrire la complexité de cette vie hors norme ? Il ressort de ces vingt-six toiles de fond un sentiment de volonté, de force intérieure devenant rapidement exemplaire. Mais aussi une menace, portée par les distorsions et saturations apparaissant sans crier gare. Les mélodies et thèmes, parfaits et justes sans sombrer dans la facilité (le travail des deux artistes est, à ce titre, d’une intelligence rare), tracent les caractères, les émotions, les doutes et tourments de l’âme et du corps. Fable politique de la cruauté et de l’injustice, « XY Chelsea (Original Soundtrack) » donne envie de se plonger dans le documentaire de Tim Travers Hawkins, tout en se suffisant à lui-même. Une épreuve, un baptême du feu vécu selon le regard de deux compositeurs transcendés par leur sujet. Un disque profond et unique.


[LP] La Dispute – Panorama

22 mars 2019 (Epitaph Records)

Un état des lieux de l’anxiété. Une analyse passant du rire aux larmes, de l’apaisement à la colère, en dessinant toutes les teintes de la décrépitude relationnelle. En dix ans d’existence, les natifs de Grand Rapids, La Dispute, ont balancé leur haine mélodique au visage d’un public très rapidement acquis à leur cause. Mais, avec « Panorama », le groupe se lance dans une interprétation pratiquement psychanalytique de la souffrance humaine. Alternant passages souffreteux et maladifs et explosions de fureur incontrôlable, les musiciens accompagnent un chant entre narration et exposition sans fard de la haine, de l’impulsivité. Le résultat est une vision rare de la limite difficile à ne pas franchir pour passer à des gestes que l’on pourra regretter, sans pour autant les inciter le moins du monde. Une catharsis, un exutoire à la difficulté d’être, socialement et humainement. L’histoire indicible et vraie des impuissances quotidiennes, des amours artificiels, des ruptures pactisant intrinsèquement avec la tragédie.


[EP] B77 – Fleur

14 juin 2019 (Half Awake Records)

Malgré la tonalité colorée que donnent le titre et la pochette de « Fleur », il sera plus question d’ambiances, de pas feutrés afin d’aller admirer, au dehors, les merveilles d’une nature ici déconstruite puis réhumanisée. L’enjeu du disque repose sur l’union sacrée entre, d’une part, une vision épurée de l’être sur ses créations et, d’autre part, ce qu’il ne peut contrôler. Le chant se pose et se laisse happer par des musiques et instrumentations aux multiples palettes, allant de l’ambient teintée de pulsions 80’s (« Child ») à la dance music (« Fleur ») avant de s’achever sur une ouverture à d’autres possibilités, d’autres respirations. Un souffle nouveau, évoqué grâce à des voix d’une justesse et d’une confidentialité accueillantes et réconfortantes (magnifique travail de production et d’interprétation de Léopold Schwaller et Luca Carbone, les deux têtes pensantes de B77). L’EP est une bouffée d’air frais, parfumée et aux senteurs n’ayant pas fini de se révéler, écoute après écoute. Tout cela en cinq chapitres dont les différences s’harmonisent à la perfection. Une merveille, essentielle et apaisante.


[LP]Mattiel – Satis Factory

14 juin 2019 (ATO Records, LLC)

Une musique inspirée des années 1950 et 1960 a-t-elle encore une âme, en ce XXIe siècle ? Dans une époque au fil de laquelle échantillonnages électroniques, samples de guitares et logiciels en tous genres imposent leur dictature et leur pseudo-sens de la créativité quand ils sont mal employés, surtout par les plus célèbres (il suffit d’écouter le dernier album de Madonna pour s’en rendre compte ; à se demander si la dame a mis les pieds un seul jour dans un studio pour l’enregistrer…), on se console grâce à de nombreux artistes vibrant toujours pour les guitares souples et enlevées, les chœurs simples et directs, les actions de grâce mélodiques qui font un bien fou à entendre. « Satis Factory » assume, d’un bout à l’autre, son décalage temporel ; le nouvel album de Mattiel est une bénédiction, chassant sur les terres du Velvet autant que sur celles, plus accentuées, de Brian Wilson. Baigné dans une composition immédiate et ensoleillée, l’opus met en valeur le timbre d’une chanteuse qui, loin des modes et des facilités, remet au goût du jour des styles sincères, heureux d’exister et de se transmettre. Un retour vers le futur porté de main de maître par les hymnes intergénérationnels que deviennent immédiatement « Food For Thought », « Berlin Weekend » et « Long Division ». Comme quoi, avec un peu de respect et beaucoup d’idées…

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