[Interview] AuDen

Le 24 avril 2014, je rencontrais Adrien Daucé, chanteur, auteur et interprète d’AuDen. Un mois jour pour jour après la sortie de son premier album « Sillon ».
Il est question d’amitiés, de collaborations, de sensibilité et de sentiments, d’images aussi et de la transition de l’album à la scène. C’est un artiste passionnant et passionné par les immensités qui se livre pour indiemusic dans une interview fleuve.

AuDen par Fred Lombard

  • Te souviens-tu quand AuDen est né ?

Je vais te donner deux dates. Il est né dans mon esprit en 2008-2009, et sur scène en 2010. Et quatre ans après, j’ai sorti mon premier album.

  • C’est une aventure qui pourtant ne fait que commencer…

Oui, c’est que le début… pour certains. Pour moi, c’est un peu l’aboutissement de quelque chose.
C’est le début dans le milieu plus professionnel cela dit.

  • Ça va faire un mois jour pour jour que l’album « Sillon » est sorti, le 24 mars dernier.

Oh oui, je n’avais pas réalisé !

  • Avant l’album, il y a eu un EP 4 titres, était-ce une introduction à « Sillon » ?

C’était la première porte ouverte sur cet album. Cet EP fait partie de l’album, cet album est la continuité de cet EP. C’était la première clé jetée au public, voilà !

  • D’ailleurs, on trouve une clé dans ton premier clip « Pour mieux s’unir », qui fût d’ailleurs ma porte d’entrée pour découvrir ton univers…

Oui, et d’ailleurs, si on veut résumer en deux lignes le clip, c’est l’histoire du balayeur balayé. La muse, qui est la mer, qui happe le marin.

  • Par rapport à l’écriture, qui est l’un des pans du projet…

Oui, c’est un élément très important d’AuDen…

  • …tu as partagé l’écriture avec Olivier Baudouin, qui est connu sous le pseudonyme de Safirius (ou Saf) du collectif Micronologie. De quoi est née cette rencontre ?

Elle part d’une amitié déjà. C’est une des premières personnes que j’ai rencontré en arrivant sur Rennes quand je m’y suis installé en 2007.
Je connaissais déjà ce garçon, car on avait des amis en commun, je connaissais déjà le groupe Micronologie et j’avais déjà repéré la plume. Je crois que c’est un grand parolier, qui est assez méconnu pour l’instant, mais qui ne demande qu’à éclore
Je crois que notre collaboration s’est faite très naturellement. On était potes, on parlait de ça, il voyait que j’étais en pleine composition de chansons, même pas d’album, car c’était en 2009.
C’était vraiment les débuts d’AuDen, qui s’appelait AD à l’époque.
Ça s’est fait très naturellement, je suis allé le voir et je lui ai dit « Tiens, tu veux pas bosser un peu avec moi ? ». Et on s’est ainsi retrouvé en fin de soirée autour d’un verre ou d’une bière, il proposait des choses. Il a une vraie faculté à voir très vite des mots sur des sentiments, et il a été d’une aide très précieuse tout au long de cet album.

  • Les débuts d’un texte viennent soit de l’un soit de l’autre donc ?

Souvent, c’est moi qui donne une amorce dans un texte, ou un refrain. Disons que je lui montre la voie et lui marche avec moi.

AuDen par Fred Lombard

  • Les textes de « Sillon » abordent des thématiques parfois assez sombres, parfois plus poétiques et imagées ?

Disons qu’on est plus dans le noir que dans le rose, ça c’est clair, mais c’est aussi moi, ce que j’ai envie de proposer : ce genre de chansons, ce genre d’univers.
La musique joyeuse et festive, il y en a ; certains le font très bien, mais moi la musique qui me parle, c’est celle de la mélancolie, c’est une musique à fleurs de peau, qui touche la corde sensible.

  • Pour faire écho à ton premier EP où l’on trouve le titre « Des rêves », les rêves ne seraient-ils pas source d’inspiration ?

Pas vraiment. Un rêve, on ne le maitrise pas, il s’impose à nous, comme ça ! Dans nos nuits, dans nos cauchemars aussi, mais le rêve laisse place à tellement de choses. Et c’est quelque chose que parfois, j’aimerais maitriser. Tu sais, quand tu te lèves le matin, tu te dis, oui j’ai rêvé de ça, et tu essayes de retrouver le chemin pour arriver à l’origine de ce rêve, à l’origine du pourquoi, du comment… Et c’est fou, parfois, je me dis qu’en ayant rêvé, j’ai eu la chance d’explorer mon cerveau.

Donc, clairement non, les rêves ne m’aident pas à écrire parce que je reste toujours sur le flou. Et du coup, c’est ça qui est frustrant dans un rêve ; c’est que tu aimerais savoir l’histoire complète.
Je me souviens très bien des fois où j’appelle mes potes : « j’ai fait un rêve complètement fou ». Ils me disent, « Mais c’est quoi ? ». Et j’ai que des bribes ! C’est ça qui est assez extraordinaire, c’est que tu es capable de créer quelque chose d’impressionnant à l’intérieur de toi quand tu dors, mais quand tu écris, tu peux retrouver un peu ce climat d’un peu de rêverie. C’est-à-dire qu’il y a plein de choses qui te passent par la tête. Et je crois qu’il faut juste se laisser faire, ne rien calculer.
Moi, je sais que j’aime beaucoup écrire quand j’écoute de la musique, ça me donne des choses, ça m’aide à écrire des choses. Peut-être que le rêve n’aide pas à écrire, mais l’écriture permet de rêver.

  • Au niveau des influences, tu citerais qui ?

Il y a Justin Vernon au travers Bon Iver qui pour moi a révolutionné la musique folk, lui a donné un aspect très contemporain, très moderne.

  • Une influence anglo-saxonne donc ?

Oui, très clairement. J’écoute énormément d’artistes américains ou anglais. Sigur Rós, Daughter, Other Lives j’adore. Fragments aussi, j’écoute beaucoup !

  • Tu parles des Rennais de Fragments, la musique instrumentale, c’est une source d’inspiration ?

Ouais, car la musique instrumentale parle aussi d’elle-même. Sans textes, elle parle aussi, l’instrument parle. Il y a une vraie narration.
Et en français, des gens comme Gainsbourg, Brel. Plus récemment, Bertrand Belin et Frànçois and The Atlas Mountains qui est pour moi le meilleur groupe du moment. Leur dernier album, « Piano Ombre » ; magnifique, un chef d’œuvre.

  • En vérité ?

En vérité, la vérité tu la connais !

  • Peux-tu me parler de la pochette de ton album ?

AuDen - Sillon

Alors, ce qui est marrant avec cette pochette, c’est que c’est le fruit du hasard. Quand on est parti shooter, je me rappelle d’avoir appelé mon manager : « Écoute mec, on a toujours rien de concret, il n’y a rien d’écrit, on ne sait pas ce qu’on va faire, ça me fait flipper ». Et il me dit : « On y va quand même, t’es chez moi, on va à la mer, au cap Fréhel avec une photographe qui s’appelle Fanny Latour Lambert ». Qui a 20 ans, je tiens à le préciser et la fille a été juste incroyable. On s’est retrouvé à shooter à plein d’endroits. On rentre au gite, tous ensemble avec l’équipe et Fanny à minuit, nous dit « Les gars, je vous ai pas dit : j’ai amené un vidéo-projecteur, si on doit faire quelque chose c’est maintenant ». Elle avait une sorte de pressentiment, et on s’est retrouvés sur la plage à minuit et demi. Sans lumière, avec les embruns de la mer, les rouleaux qu’on entend, qu’on ne voit pas, mais qu’on devine. On s’est retrouvé au milieu de la plage, déserte… on n’était rien dans cette nuit dominante, et on a projeté de la lumière d’usine au vidéoprojecteur, sans mettre d’image. Pendant 10 minutes, Fanny shoote devant moi, avec un fumigène, et au bout d’un moment, elle se laisse emporter un peu par le moment, et le saisit en allant derrière moi, et en shootant le sens inverse de la photo.
Elle m’appelle et me dit, viens voir, je regarde, je lui dis « OK », et on remballe. On avait la photo.

Quand les choses sont spontanées et bonnes, tu les gardes.

  • Et la photographie dans tout ça, serait-elle une source d’inspiration ?

Ah, mais complètement ! Si je ne faisais pas de la musique, je crois que je me serais penché vers la photographie. J’adore cet œil… que je n’ai pas, du photographe, de la perspective, de l’analyse des éléments, de ce qui t’entoure. C’est une sensibilité, c’est un art à part entière.

  • Sur ton premier EP, il y avait un côté très astral.

AuDen - AuDen

Oui, céleste. Entre la constellation et quelque chose de très aérien.

  • Entre cette pochette et celle de l’album, quelle relation vois-tu ?

Celle de l’immensité. Il n’y a pas de frontières dans le ciel, il n’y en a pas dans la mer. Je crois que c’est dans la même continuité. Sur l’EP, on va chercher le ciel, sur l’album, les terres, la mer. Et finalement les deux ont en commun cette immensité.

  • Résides-tu toujours à Rennes ?

Non, à Paris, j’ai déménagé à Paris il y a un an et demi pour faire l’album chez Olivier (Coursier, moitié du duo Aaron). Et puis pour travailler avec mon label, avec l’équipe. C’était beaucoup plus logique. D’où la séparation avec Sylvain, mon ancien batteur (NDLR : Sylvain Texier, chanteur de The Last Morning Soundtrack et claviériste-batteur de Fragments).

AuDen par Fred Lombard

  • Pour autant, tu te retrouves toujours lié à cette Bretagne qui t’a vu grandir…

Complètement. Et je constate qu’au fil des interviews, on associe souvent AuDen à la Bretagne. Alors ce n’est pas que ça, je ne suis pas un breton pur souche, je ne sais pas parler breton. Mais comment ne veux-tu pas transpirer par des paysages comme ça ! Quand tu te retrouves seul au milieu de ces éléments, quand il n’y a personne sur les plages, quand tu fais partie intégrante du silence, c’est à toi d’analyser toutes ces choses. Alors je me suis mis en mode radar, j’ai fait l’éponge, voilà. J’ai tout pris.

  • Est-ce que la mer t’aide finalement à trouver l’inspiration?

C’est un langage, quand je l’écoute, elle me parle. C’est ma muse ! Vraiment.

  • On peut parler de ton travail avec Olivier Coursier sur l’album ?

Ah, Olivier Coursier ! C’est une des grandes rencontres de ma vie. J’ai passé une année de ma vie avec lui, en studio tous les jours. C’est plein de choses, je ne pourrais même pas te dire le meilleur ou le pire, tout était là, c’était une belle expérience. Et je dois même t’avouer qu’il me manque, car ça a été un long travail. J’ai appris beaucoup de choses dans la musique : tout ce travail en studio ; je me suis moi-même surpassé à faire tous les instruments. J’avais mis un point d’honneur à faire l’album ainsi.
Il y a un pianiste qui est venu sur « Des rêves », mais sinon on a vraiment tout fait à deux : les guitares, les pianos, les synthés…

  • Du côté de l’instrumentation, il y a aussi un grand travail avec Romain Dubois sur certains morceaux.

Alors, Romain Dubois m’a accompagné en même temps que Sylvain. Les deux avaient travaillé en amont sur mon album. Et ont été avec moi pendant presque un an sur scène. Ça reste de très bons copains et de merveilleux compagnons de musique, de route… Ils sont formidables.

Romain était le premier à intervenir. C’est la première personne que j’ai appelée après avoir signé un contrat chez Warner en édition. Je me suis dit « OK, je vais faire un vrai répertoire, je vais écrire un album en fait ! ». J’avais des ébauches, mais rien de concret. J’ai appelé Romain parce que c’est un petit génie, quoi !

  • La musique est venue avant les textes ?

Les deux, c’est complètement aléatoire. Une phrase peut déclencher une chanson. Un accord peut déclencher un texte.

  • Tu étais l’an dernier l’un des artistes soutenus par le Chantier des Francofolies avec Mathilde Forget, Granville, Laurent Lamarca et Hippocampe Fou. On peut dire que ça a été une sorte de rampe de lancement du projet scéniquement parlant ?

Oui ! Du concert qu’on vient de faire aujourd’hui, à l’Auditorium, je vois déjà la différence par rapport aux Francos. Je crois qu’on est en constante évolution, avec le groupe, des musiciens, et même moi, dans la musique, j’ai envie de me redécouvrir sur scène, de découvrir les gars, de redécouvrir mes chansons par des arrangements.
C’est vrai que le Chantier des Francos, ça a été très formateur dans le sens où il y a une vraie équipe qui t’entoure.
C’est pendant un an, et ça se passe sur deux sessions d’une semaine. Tu as la première session qui est très axée scène, et en même temps tout l’environnement autour. Ils mettent à disposition un psy, car tu sais que la musique, ça peut amener des conflits. Quand tu es amené à vivre un an en tournée avec les mêmes musiciens, la question de l’humain se pose quand même. Parce que l’humain est facteur de la mauvaise ou bonne musique, tu vois…
J’ai appris à canaliser ces énergies, au sein du groupe, à avoir une réflexion sur le rôle de manager, sur le business, même si ça m’intéresse moins. Il y a un vrai panel dans le chantier des Francos, et la deuxième session est axée scène : lumière, son, technique… Et l’aboutissement de ces deux sessions est la programmation aux Francofolies de La Rochelle. L’année dernière, ça s’est très bien passé et on a l’honneur d’être reprogrammé cette année, dans la même salle à la même heure.
Je veux pas le voir comme un signe, mais y’a pas de hasard en fait !

AuDen par Fred Lombard

  • Puisqu’on parle de la scène, comment as-tu travaillé cette transition entre l’album physique et l’interprétation des titres devant un public ?

Je t’avoue que cet album, je ne l’ai pas pensé scéniquement parlant. Je n’ai pas pensé à la scène quand j’étais en studio. Par les conseils d’Olivier déjà, qui me disait : « Si tu penses scène, tu te mets trop de barrières. »
Et j’essaye de retrouver cette spontanéité, ce mode radar où j’essaye de capter des choses, sans calcul. Ça doit être évident. Une chanson comme « Le large » sur l’album, très acoustique, je me souviens très bien, je l’ai écrite en trois minutes : il n’y a pas une seule rature, c’était évident, je l’avais dans la tête, j’avais la musique, j’avais la façon de la chanter, le flow… C’est tellement rare ces moments ! Et donc pour en revenir à ce côté scène, vu que je ne l’avais pas calculé pour la scène, on s’est retrouvé avec une vraie confrontation, un vrai problème. L’album il est très produit, avec des chansons comme « Azur Éther », « Étourdi » où il y a plus de 100 pistes dans Pro Tools, et quand tu te retrouves sur scène à jouer ça, tu te dis merde, ça sonne pas !
Et du coup, tu cherches, tu rejoues, tu changes tes réglages, tu essayes d’autres versions. Tu te prends la tête, et en fait, la seule façon de faire sonner quelque chose, c’est de le vouloir. Il faut s’imaginer que les gens sont juste là pour cueillir de l’émotion, de par ma voix, de par quelques notes de guitare.

AuDen par Fred Lombard

Il y a des morceaux qu’on ne fait pas encore, je pense à « Les printemps » et à « Étourdi » qu’on n’a pas encore présenté sur scène parce que ça demande un vrai travail de production.
Et à côté, il y a des chansons comme « Douces vapeurs » et « Aller sans retour », très produites sur l’album et que moi, j’ai envie d’emmener complètement à l’opposé, de les épurer.
Je ne crois pas que décalquer un album sur scène soit la bonne idée !

On a peu de temps pour répéter malheureusement et on s’assoie sur les arrangements déjà présents, qui marchent très bien, je suis très content de l’album et tout, mais j’ai une réelle envie d’amener quelque chose au fur et à mesure des dates. Il n’y a pas de secret, ça viendra avec de la date et l’envie de jouer ,et de rejouer encore !
Et surtout, même en étant sur scène, même en ayant sorti ton album, il ne faut jamais rien figer. Il faut se mettre en danger ! C’est ce que j’ai fait au moment du studio en mettant des chansons qui n’étaient pas prévu pour l’album, et c’est la même chose qui se passe à une échelle différente sur la scène : tu te mets en danger face à un public qui n’est pas le tien, qui n’est pas acquis. C’est tout l’enjeu, celui d’aller happer un public et de le tenir jusqu’à la dernière note.


Retrouvez AuDen sur :
Site officielFacebook

Fred Lombard

Fred Lombard

rédacteur en chef curieux et passionné par les musiques actuelles et éclectiques