[LP] Apparat – LP5

Six ans après son adaptation du roman Guerre et Paix, Apparat poursuit sa carrière solo avec un album troublant d’humilité.

Peut-être plus connu pour sa collaboration avec Modeselektor sur le projet Moderat, que pour sa propre discographie, c’est pourtant par celle-ci qu’Apparat s’est affirmé depuis presque vingt ans comme un pont entre une musique bruitiste, intime, expérimentale et une pop légère et franche. Son premier album (« Multifunksionsebene », 2001) était entièrement instrumental, replié sur lui-même ; une sorte de musique de chambre par des machines, pour des machines. Mais l’intérêt de l’artiste pour une musique plus ouverte s’est très vite exprimé et son album « Walls » (2007) contenait à la fois ce qui allait le rendre connu d’un public plus vaste et les premiers morceaux dans lesquels il chantait. Sans avoir abandonné ses recherches de bruits nouveaux et de mélodies déstructurées, ses trois albums avec Moderat présentent une forme plus facile. Mais le dernier de cette collaboration est aussi le plus sombre, notamment dans les paroles de l’artiste. Son dernier album, « LP5 », vient éclaircir cette tension et réconcilie des émotions contraires, des instruments étrangers, une discographie qui se serait aliénée elle-même.

L’album s’ouvre avec timidité, comme ses prédécesseurs et comme l’artiste dont la voix a mis des années à interpréter ses propres morceaux. Guitare, basse, synthétiseurs, les instruments entrent et se retirent dans un quasi-silence. C’est une esquisse qui se complexifie sous nos yeux. Le morceau suivant, « Dawan », qui promouvait l’album depuis deux mois, répond aussi de cette construction malgré sa densité. Une nappe de synthé floue, des cliquetis sous-mixés qui s’emportent, un kick en contre-temps, il n’y a que la voix d’Apparat qui nous guide et ça suffit pour que l’ensemble paraisse limpide, évident.

« Inside armies, they come to me
Whispering of peace, in their digging
For cracks and holes
To hide, to hide »

Ce morceau, plein de bizarreries, qui se brouille, s’éclaircit et se brouille à nouveau, contient toutes les textures et les oscillations de l’œuvre d’Apparat. Une orfèvrerie discrète, qui s’ouvre comme un roman à clés, pour donner quelque chose d’aussi précieux que fragile. Jusqu’ici, les morceaux s’arrêtent sans prévenir comme pour éviter un excès, un aveu de trop. Bien que cet album recoupe et réunisse des éléments de tout ce qu’il a fait avant, Apparat retrouve son travail solitaire avec réserve. Tout est ponctué, mesuré, crypté, mais c’est sincère et c’est beau.

On se laisse porter dans un lent crescendo jusqu’à « Means of Entry », interlude instrumental qui divise l’album en deux. Viennent des cordes frottées qui rappellent son album « Krieg und Frieden » et qui portent ce qui sonne comme l’apogée de l’album, mais une apogée volontairement inachevée. S’ensuit une longue descente, le retour du silence, le refus d’un registre défini.

C’est surtout le refus d’achever un morceau et l’album entier qui nous frappe, comme le refus que ses morceaux, parfois cinématographiques, puissent lui être enlevés et utilisés dans des mediums différents. Ce fut surtout le cas du titre « Goodbye », utilisé dans trois séries et les trailers de deux films (Breaking Bad et Prisoners, entre autres). Le refus de la précision, d’un morceau ayant un début et une fin clairement définie, serait peut-être aussi le refus d’une exposition, d’une appropriation d’un morceau isolé aux dépens de l’album dont il est issu.

« LP5 » se donne pour ce qu’il est, un album cohérent, lent et progressif, qui nécessite une écoute continue et crée un tissu de liens entre les pistes qu’Apparat a explorées. Il contient aussi beaucoup de négations et peut-être celle d’une exposition plus grande que celle qu’il rencontre au profit d’une musique qui se suffit à elle-même.

crédit : Phil Sharp

Apparat sera en tournée pendant les mois à venir et ayant eu la chance de le voir à la sortie de « The Devil’s Walk », on ne peut que vous conseiller de ne pas manquer ce rendez-vous.

« LP5 » d’Apparat est disponible depuis le 22 mars 2019 chez Mute Records.


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