[LP] AM Higgins – The Dream Trap

Depuis l’écoute de son premier LP en 2021, le subtil « Hymning », la musicienne américaine AM Higgins est progressivement rentrée dans nos écoutes domestiques, pour devenir une présence familière, chaleureuse, rassurante sans oublier de nous atteindre en profondeur avec un souffle émotionnel rare, tout en nuances et en retenue. La reprise magistrale et très personnelle du hit so 80’s, « Bette Davis Eyes », en 2023 nous avait permis d’assumer un délicieux plaisir régressif, ancré dans les souvenirs intacts des nombreuses heures passées à regarder enfant le top 50 de Marc Toesca. Ainsi quand « The Dream Trap » a débarqué, nous étions prêts.  Il est arrivé un jour sans prévenir, dans la boîte aux lettres, devenant très rapidement une obsession comme on en a peu chaque année, de quoi en faire déjà un sérieux prétendant aux meilleures places des étagères de nos collections de disques, pas très loin de Feist, Bat For Lashes, Laura Veirs, Smog, Lambchop… soit un bel échantillon du nec plus ultra indie américain, canadien et anglais.

AM Higgins - The Dream Trap

Au cœur de l’Aveyron vit, depuis quelques années, l’un des secrets les plus captivants de la musique indie américaine, en la personne d’Annie Meredith Higgins. Cette artiste combine un sens du songwriting aussi remarquable que puissant, à un univers musical d’une grande finesse. À travers ses nouveaux morceaux aussi prenants que « La trappe », « A Walk With Jean Sibelius » ou encore « Lover East Side », c’est toute une histoire des musiques populaires américaines qui se manifeste avec naturel et magie.

Annie emprunte en effet un chemin à la cohérence esthétique évidente, quelque part entre la soul, la folk, la pop, le jazz, comme l’on fait avant elle, des artistes aussi illustres que Joni Mitchell, Suzanne Vega ou encore Leonard Cohen. Par moments d’ailleurs, « The Dream Trap » peut évoquer la deuxième partie (injustement négligée) de la discographie du génial poète canadien, marquée par la présence des claviers, du plus iconique « I’m Your Man » aux mal aimés « The Future / Ten New Songs ». Mais, à l’inverse de ces albums ayant aussi, d’une certaine manière, mal vieilli musicalement parlant, le travail d’arrangements musicaux de « The Dream Trap » se révèle dans un minimalisme particulièrement bien senti et assumé, qui confère à ces chansons une forme d’intemporalité décisive, une profondeur sensible singulière.

A priori, tout ceci résulte d’une belle alchimie collective, version petit comité autour du compagnon et complice musical d’Annie, Jason Toth (avec qui elle forme donc le duo AM Higgins), du musicien et ingé son Casey Foubert (repéré, entre autres, auprès de Sufjan Stevens et The Shins), de l’artiste et compositeur de Brooklyn, Joshua Dumas ou encore du musicien indépendant français Tana Barbier, lui aussi installé en Aveyron (peut-être le nouvel eldorado de la musique indie hexagonale ?). Par effet de connexions, se retrouve dans ce LP, un esprit créatif pouvant relier AM Higgins, à des artistes aussi géniaux qu’Emily Jane White, Sufjan Stevens ou encore Shara Worden alias My Brightest Diamond, dont AM Higgins fera d’ailleurs les premières parties de la tournée européenne.

Écoute après écoute, l’intelligence du tracklisting, les contrastes sensibles, cette manière de tisser patiemment le fil narratif global permettent à « The Dream Trap » de créer une bulle immersive apaisée et apaisante, un refuge sonore accueillant et généreux, tout en préservant l’excitation des sens, tant chaque écoute est l’occasion de redécouvrir de multiples détails sous-jacents qui donnent tant de reliefs à ces chansons pourtant bien plus proches d’un chemin DIY artisanal que d’une surproduction studio.

Am Higgins © Jason Toth
crédit : Jason Toth

Parfois, il suffit d’une simple nappe de clavier, d’un motif discret de boîte à rythme pour propulser l’imaginaire très loin et très haut, à l’image de l’envoûtant « Evenfall ».  Dans le monde (de brutes) que nous connaissons actuellement, certains albums comme celui d’AM Higgins, par leur capacité à reconnecter à l’essentiel et à instaurer un autre rapport au temps, se révèlent de précieuses bouées de sauvetages pour ne pas se noyer dans l’océan de haine, de violence et de domination, qui nous submerge chaque jour un peu plus. À écouter sans modération.

« The Dream Trap » d’AM Higgins, sortie le 21 février 2025 chez We Are Unique Records, via Kuroneko.


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Laurent Thore

Laurent Thore

La musique comme le moteur de son imaginaire, qu'elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.