[Interview] Ali Danel

À l’occasion du Crossroads Festival 2019, après son passage remarqué au Théâtre Pierre de Roubaix et juste avant la sortie de son album « Sur mon île », nous avons eu le plaisir de retrouver Ali Danel. Le temps d’évoquer son actualité discographique, mais aussi ses voyages et sa vision humaniste d’un futur trouble.

crédit : Laurène Vatier
  • Bonjour Ali Danel ! Tu es allé récemment faire une tournée au Québec, comment ça s’est passé ? Comment ta musique a-t-elle été reçue par le public québécois ?

C’était plutôt cool. C’est plus naturel là-bas de faire du folk, mais en même temps on m’a dit que j’avais une approche singulière de cette musique-là vu que je suis européen. Je n’ai pas les mêmes codes, n’ai pas été imprégné de la même manière par leur propre musique. J’ai même eu une dame qui m’a dit : « j’aime pas la country, j’aime pas la folk ni la musique d’ici, mais vous me l’avez fait apprécier avec votre accent français », donc c’est drôle, finalement. On devient exotique à chaque fois qu’on sort de chez soi.

  • Tu sembles accorder une grande place aux instrumentaux dans tes chansons, jusqu’à proposer une plage entièrement instrumentale sur ton album « Ali Danel en liberté ». Comment expliques-tu ce choix ?

C’est en allant à Granby justement que je me suis rendu compte que je n’étais pas si chanson que ça. C’est-à-dire que je ne respecte pas toujours trop les codes de la chanson, le côté couplet-refrain, le fait d’avoir plusieurs couplets. Des fois, je n’en ai qu’un et demi, voire qu’un seul. « Ailleurs si j’y suis », c’est une chanson qui n’a qu’un seul couplet que je répète. Grâce à cette expérience à Granby, j’ai l’impression de mieux comprendre ce que je fais, et d’être moins dans la chanson, peut-être plus dans la pop, dans le folk. Pour moi, les mots sont une forme de musique, j’ai du mal à dissocier les deux. Je ne me pose pas un soir pour écrire un texte et me dire « je vais pondre un pur texte chiadé », pas du tout (rires). S’il y a une chanson qui n’est pas à texte, c’est peut-être la mienne, parce que pour moi les mots véhiculent juste des images avec des sonorités. En tout cas, c’est mon approche.

  • Tes chansons sont effectivement foisonnantes en termes de sonorités, avec des touches de cuivre, différents instruments à cordes pincées et des percussions acoustiques sur ton album « Ali Danel en liberté », qui va bientôt être suivi d’un prochain en octobre. Comment enregistres-tu habituellement tes créations ?

Ce que tu as entendu, je l’ai enregistré dans le sous-sol de mes parents avec un seul micro (rires). Je n’avais qu’un SM58 qui est un micro de scène et pas du tout de studio, ce qui explique que des fois, il y a des trucs qui passent un peu limite, mais n’empêche que j’ai réussi quand même à passer sur mes radios préférées avec ça. J’avoue que je n’y croyais pas du tout à l’avance, et c’est quand même arrivé (sourire).

J’ai fait le mixage, mais ai délégué le mastering parce que je pense que c’est une étape très importante pour être dans les normes, entre guillemets, commerciales, être audible pour internet, la radio. Ça donne une couleur. Et justement jusqu’à l’album « Ali Danel en liberté », ça pouvait rattraper les imperfections de la débrouille. Maintenant, je ne cherche plus forcément à rattraper, mais à uniformiser. J’arrive à faire de plus en plus ce que je veux. Je commence à vraiment me débrouiller avec ces outils que j’ai sous la main, avec mon ordinateur, mon casque, mes enceintes, et avec un micro qui est un peu mieux, même si ce n’est pas un micro de studio. Je commence à être content de ce que je fais.

  • Parlons de ta voix, qui est assez caractéristique de par sa tessiture basse et la chaleur et la tendresse qui s’en dégage. Comment l’as-tu découverte et apprivoisée ? T’exprimer en chantant était-il naturel pour toi ?

J’ai fait surtout du rock’n’roll en fait. J’ai commencé à faire des concerts à dix ans, donc sur la plupart de ma vie, j’ai plutôt fait du rock et en essayant de chanter plutôt aigu, ce qui n’était pas du tout une bonne idée vu ma tessiture naturelle.

J’ai découvert que j’avais ces fréquences basses bien après avoir mué. J’ai perdu mes aigus, tout ce que je faisais avant. J’ai dû repartir de zéro et ai même arrêté de chanter quelques années. Puis je me suis rendu compte que j’avais cette chaleur en bas de ma voix, si je chante assez doucement. Je commence à avoir un peu plus de coffre avec quelques exercices. Je me suis dit « c’est joli, je peux en faire quelque chose ».

Maintenant, je commence à apprivoiser ma voix de tête pour donner un côté un peu épique, et surtout donner du relief à ce que je fais, car je joue en solo. Je commence à apprivoiser tout le panel que je peux avoir naturellement avec elle, mais c’est clair qu’en voix claire, pousser dans les aigus c’était vraiment une mauvaise idée (rires).

  • Tu sors des singles et clips à intervalles très réguliers, est-ce un choix stratégique ? Une forme de nostalgie du format single ?  Une façon de t’exprimer ?

C’est vrai que j’ai un côté nostalgique. On a du mal à définir à ce qu’est un album ou un EP, les gens sont rarement d’accord. J’ai une façon de mettre tout le monde d’accord, je me réfère au format du vinyle ! C’est vrai que je suis un peu réac’ à ce niveau-là, me référer à des choses matérielles qui ont existé, parce que maintenant on est dans un truc virtuel, dématérialisé. Alors qu’en vrai, on fait juste fonctionner des centrales qui marchent avec de l’énergie et qui polluent peut-être encore plus que les vinyles, j’en sais rien – ça ne m’étonnerait pas en tout cas.

Du coup, c’est vrai que le single c’est cool, car face A / face B. Quand t’as un truc vachement catchy tu le mets en face A ; quand t’as un truc un peu plus dark, en face B.

Je pense que par la suite je vais sortir mes titres un par un pour valoriser chaque chanson, et faire un clip par chanson. Je vais plus étaler dans le temps et peut-être qu’au bout d’un moment on pourra dire que j’ai fait un EP sur six mois ou un album sur un an. Je pense qu’il faut s’affranchir des formats, ne plus trop y penser, réussir à créer dans une continuité, ou pas. Et profiter de ce que nous offre l’internet, c’est-à-dire être vachement productif. Je pense que le public, maintenant, a l’habitude d’une grosse connexion voire d’une surconnexion. Il attend qu’il soit assez productif, qu’on sorte régulièrement des choses, j’ai l’impression.

  • D’ailleurs tu es très prolifique, une moyenne d’un album par an depuis trois ans ! As-tu une routine d’écriture et de création ?

J’ai un peu des cycles, comme les dames (rires). Par exemple en ce moment, je me sens plutôt de faire des concerts et enregistrer. Mais, par contre, je n’écris plus, alors que je peux écrire peut-être six-sept chansons à un moment précis de l’été. Il y a des moments où j’accouche de chansons et après, il faut les élever.

  • Tu gardes toutes tes chansons où y a-t-il beaucoup de rebus ?

Depuis quelques années, je ne jette plus rien de ce que je fais. Avant, je jetais l’essentiel de ce que je faisais. Avec le temps, je me suis habitué à savoir à quel moment il fallait que j’écrive. Je ne m’en rends pas compte, ça tombe comme ça. Si je suis en train d’écrire une chanson, à présent, c’est parce que vraiment, elle doit exister. Avant, la plupart des chansons que j’écrivais étaient des tests, j’écrivais à des moments où je n’étais pas dans un état qui me permettait d’écrire quelque chose d’intéressant à mon sens.

  • Les titres de tes albums et ses couvertures offrent un univers proche d’une BD, voire de nos livres d’enfance à la « Martine ». Comment t’es venue cette idée ?

Je ne sais pas trop, c’est venu un peu comme ça. J’ai trouvé ça fun, mais je ne sais pas d’où vient cette idée. La Souterraine voulait que je fasse une mixtape et a appelé mon premier album « Mixtape » pendant un temps, mais je n’étais pas trop à l’aise avec ce nom, d’autant plus qu’on m’a fait comprendre que ça désignait quelque chose de spécifique dans une certaine esthétique musicale. Je préfère dire que c’est un album, finalement. Le premier album est très expérimental. C’était « Ali Danel et ses amis », car j’ai collaboré avec différentes personnes de mon entourage très proche. Et après j’ai voulu donner une continuité que j’ai piquée à la BD voire même à Martine. Je trouve ça très drôle. Ce n’est pas sérieux ce qu’on fait (rires).

  • Tes textes naviguent entre nonchalance, distance, amour, avec un regard un peu désabusé sur le monde, notamment dans ses problématiques environnementales.  On sent aussi une belle quête de liberté, de recherche de la marge par rapport à un système. Quel serait ton mode de vie idéal, la meilleure façon pour toi d’habiter le monde ?

(rires) C’est drôle, c’est la première fois que quelqu’un parle de ce qu’il y a derrière ma démarche et aille si loin. En général, on ne me pose pas des questions aussi pointues et on ne me découvre pas si facilement. Tu as compris que je suis en questionnement et en recherche d’équilibre.

J’ai un idéal – ce n’est pas facile, car mon idéal évolue au fil du temps. Pendant un temps, je culpabilisais presque de ne pas être un maraicher, car j’estime que le maraicher qui arrive à être quasiment autonome en tout, il est l’aboutissement de l’humain qui sait se débrouiller. Moi je suis dans la débrouille de la musique, ouais, OK, mais je ne fais pas pousser ce que je mange. Je vais essayer de m’y mettre d’ailleurs. Mais, petit à petit, je me rassure justement en discutant avec des maraichers, qui me disent « oui, mais on a aussi besoin de toi en tant qu’artiste ».

J’ai du mal à me mettre à jardiner, car ma passion pour la musique me prend énormément de temps et d’énergie que je ne peux pas consacrer à faire du jardinage, même si je vais essayer de faire cet effort de me rendre le plus autonome possible, sans le devenir. Car en fait, les maraichers avec qui j’ai parlé m’ont dit la chose suivante. On est dans des discussions de survivalistes, à un niveau équivalent d’information. On a conscience que la société dans laquelle on vit va bientôt s’effondrer, on ne sait pas exactement comment, à quelle échéance, avec quelle violence. On sait juste que ça ne va pas continuer. On n’aura plus de pétrole bientôt alors que c’est la source d’à peu près tout ce que l’on fait.

Donc j’en viens à me dire que l’idéal, c’est la combinaison des savoirs à l’échelle locale. À partir du moment où on a des échelles trop grandes, on a toujours des enjeux de pouvoir et de corruption – parce que pour moi, ces deux notions sont synonymes. Ça peut tenir à moyen terme, mais pas dans le long terme. Donc je pense que c’est juste réussir à l’échelle du village, ou du quartier dans les grandes villes. Tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice, pour se compléter et devenir autosuffisant à l’échelle d’une communauté.

À l’échelle individuelle, c’est difficile, et ça ne me semble presque pas enviable parce que ce qui fait qu’on est humain, c’est une part d’interdépendance qu’on assume et dont on a envie. On a envie d’être utile aux autres, de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un quand on n’est pas au top. Donc c’est finalement magique et beau d’être humain. C’est cette fragilité qui fait qu’on est soudés et qu’on a besoin des uns des autres. Il faut qu’on s’en rappelle ; c’est par la solidarité qu’on va réussir à surmonter cette fin de monde dans lequel on vit. On va entrer dans un nouveau monde, et la solidarité c’est la clé de tout.

  • Question carte blanche : tu peux partager si tu le souhaites, un message à celles et ceux qui te liront, un coup de gueule ou un coup de cœur…

Si je suis là pour ma tronche, ce qui est le cas, je dirais : s’il y a quelqu’un, un tourneur qui veut bosser avec moi, voire même un label s’il n’est pas question de dénaturer ma musique… J’ai besoin de continuer à m’entourer de gens et de tourner plus.

Mais en vrai : l’important c’est la musique, l’énergie que je consacre à ma musique et le fait qu’il y ait des gens qui puissent y être réceptifs. Ça me fait vraiment plaisir.

La musique est un truc qui nous dépasse. En tant que musiciens, on se demande même si ça vient de nous. C’est génial, ça dépasse l’échelle individuelle, même si ce serait cool qu’on arrive à vivre plus facilement de notre musique.

« Sur mon île » d’Ali Danel, sortie le 11 octobre 2019 chez Pschent.


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