[Interview] Alexandrie

En prenant le parti de composer de nouveaux titres en solo tout en réécrivant son patrimoine artistique, Antoine Passard prenait le risque de se perdre dans les sonorités synthétiques qu’il avait décidé d’embrasser et de dompter. Mais « Loin », son premier EP sous le nom d’Alexandrie, est l’une des excellentes surprises de ce début d’année ; car, en plus d’utiliser des instruments et espèces sonores parfois survolés, il fait montre d’une impressionnante maîtrise dans l’écriture et la composition, alliant le verbe francophone et les sensations vintage dans une cohérence tout simplement bluffante. Le disque parvient ainsi à explorer des espaces insoupçonnés, immenses dans les impressions qu’il engendre chez l’auditeur. Nous voulions laisser l’auteur-compositeur-interprète nous raconter la genèse et l’évolution d’Alexandrie, sachant qu’il nous aiderait à mieux comprendre ses intentions et passions actuelles.

  • « Loin » vient de sortir et nous présente une nouvelle facette de ton écriture. Comment as-tu abordé la conception de cet EP ?

Je suis batteur depuis toujours et je continue à officier à ce poste dans Bigger. Mais en effet, un virage certain a eu lieu il y peu, lorsque j’ai rencontré les synthétiseurs. Comme une révélation à l’écoute de ces sons larges et amples qui font aujourd’hui Alexandrie. Remplacer la batterie par une TR707, je ne sais pas si c’est très moral, mais l’idée de casser mes propres codes me plaisait bien.

L’EP est le fruit d’un travail personnel qui s’étale sur trois ans de découverte. Jamais je n’avais produit un disque chez moi, et encore moins tout seul. J’avais des morceaux dans les tiroirs depuis un moment, et j’ai pris le temps de les faire mûrir. Il y a peu, j’ai rencontré l’équipe d’Upton Park, mon label, et ça aussi, ce fut un sacré virage !

  • Les sonorités vintage qui parsèment le disque entrent en collision avec la poésie des textes. Que désirais-tu construire dans cette complémentarité et, lors de l’écriture, la musique avait-elle déjà cette forme ?

Les morceaux de cet EP ne sont pas le résultat d’une réflexion précise. Je suis mes oreilles et je navigue un peu à vue. Pour le côté vintage, ça vient sans doute de mes écoutes. C’est intérieur et naturel, et les machines du passé me font carrément chavirer.

Le texte, c’était un peu l’inconnu et j’ai adoré m’y plonger, découvrir qu’on pouvait passer une après-midi entière sur une satanée phrase sans trouver ça long. J’ai aussi profité des talents de ma sœur Claire (KOMOREBI), qui m’a bien souvent guidé.

  • Tu as énormément travaillé sur les arrangements, des chœurs aux mélodies synthétiques. Comment naît et évolue une chanson pour Alexandrie ?

Je commence toujours par explorer des ambiances, des suites d’accords qui me font voyager. Puis, je cherche des timbres complémentaires et j’empile énormément de choses pour ensuite épurer de nouveau. Pour le texte, j’aime partir de sonorités qui claquent et qui rythment mes phrases. Vient ensuite la séquence où je couche le texte sur des feuilles volantes dans mon studio. Il y en partout et le plus dur, c’est de retrouver les pièces du puzzle à la fin.

  • Le thème du voyage est omniprésent sur le disque, qu’il soit intérieur ou géographique. En quoi celui-ci était-il important pour toi, au point de devenir le propos central de « Loin » ?

Voyager, ou même juste « partir », c’est sans doute la chose la plus excitante pour moi. Je m’arrange pour le faire le plus possible. Forcément, ça crée des images, des sensations, des envies encore plus fortes, une certaine dépendance même ! Et quand je reste en place quelques semaines, j’aime imaginer partir, ici ou là. « Loin », c’était évident pour moi, comme le prolongement de ce fantasme. Et l’idée d’écouter cet EP en bagnole sur l’autoroute me réjouit.

  • Tu abordes également la recherche de l’amour, les visions que celui-ci fait apparaître, notamment sur le magnifique « Le phare ». Ton inspiration vient-elle des images que tu utilises et que tu perçois mentalement, afin de les coucher sur le papier et de les enregistrer, ou est-ce un processus différent ?

Ce titre, c’est le fruit de la collaboration étroite avec ma sœur Claire. C’est marrant que tu le vois ainsi quand tu parles « d’amour », mais je comprends bien pourquoi.

« Le Phare », c’est la lumière entre ma sœur et moi, le repère apaisant qui nous guidera toujours. Dos à dos ou au coude à coude, liés à jamais dans la tempête.

  • La perte de soi, ou du moins la peur qu’elle arrive, file le long du titre « Les Sables d’Olonne ». Pourquoi ce lieu, tout d’abord, et en quoi est-il le reflet de ces vies perdues en mer, que tu rends poétiques et humaines grâce à la chanson ?

Les Sables d’Olonne, c’est un éclat du passé, un souvenir heureux d’une époque bientôt révolue. Cette valse lente, c’était l’occasion d’exprimer mon pessimisme et mon amertume sur notre manière de consommer nos espaces vitaux. Exit les pêcheurs, les transats seront vides et les plongeoirs rouillés, l’eau reprendra le dessus, comme mes vagues de synthétiseur sur la fin du morceau.

  • Sans rentrer dans la philosophie de comptoir, que représentent l’océan, les rivages et celles et ceux qui y vivent et en vivent, pour toi ? Et comment te positionnes-tu par rapport à eux ?

Je pense qu’on est tous attirés par les bords de mer. C’est un repère simple et beau. La nature fait profondément partie de moi. J’ai grandi à la ferme avec les vaches de mon père, en Haute-Saône, loin de la mer. Peut(être un manque d’eau qui ressort aujourd’hui (ça, c’est vraiment de la philosophie de comptoir ! (rires)) ?

  • Comment t’es venue l’idée de la course et du contact avec la mer, coûte que coûte, pour le clip qui illustre « Les Sables d’Olonne » ?

J’ai réalisé mes deux premiers clips avec mon « ami-frère » Romain-Marie Aubry. Il a toujours des idées tranchées. Je suis obligé de le raisonner, sinon on ferait des vidéos d’auteur « extended versions » ! L’idée était simple pour le clip des « Sables d’Olonne » : contraster une situation de panique, une course inexorable et stressante avec la splendeur de la côte, un soir d’automne. Tourner ces images en plein mois de novembre, ce n’était pas qu’une partie de plaisir, mais on en garde un souvenir aussi glacial que délicieux.

  • Ton nouveau clip, « L’eau », part dans une direction assez différente : les plans sont plus serrés et on te suit dans différents cadres, de villes et rues en routes désertes et rivages. Peux-tu nous parler de sa réalisation, qui n’a pas due être facile, et de sa signification pour toi ?

Le clip de « L’eau », c’est au départ l’idée d’un film de vacances. J’étais au Canada avec ce même Romain-Marie à l’automne 2018. On a arpenté Montréal, puis on est partis en voiture dans le nord, direction Tadoussac, avec une caméra. On a fait un max de rushes. J’ai fait le montage par la suite. C’est le titre le plus énervé de l’EP, j’avais envie d’un montage franc et saccadé.

  • Comment envisages-tu l’interprétation des titres instrumentalement complexes de « Loin » sur scène ?

Sur scène, nous sommes deux et, étrangement, on arrive à faire sonner l’ensemble de manière très fidèle au disque. On a pas mal de machines qui travaillent en live (en MIDI), aucun sample n’est déclenché. Mon confrère Anthony jongle entre basse électrique et synthétiseurs. Moi, je me charge d’écraser le public de nappes de Juno 106, et de chanter. On adore cette formule !

  • Quels sont tes projets dans les mois à venir, malgré l’époque difficile que nous traversons tous ?

Les concerts du printemps sont tous reportés ou annulés. On est un peu coincés dans une ellipse temporelle et le bout du tunnel sera bien embouteillé. Cela étant, je me dis qu’on est tous dans le même bateau, et j’ai une super équipe qui développe l’EP sur le Net.

Après cette période, l’idée sera de monter des tournées, car le live est la plus grande de nos envies. Le confinement me laisse le temps de pondre encore de la musique et, vu le contexte, ça donne envie d’écrire la suite de « Loin ». On verra bien !


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