[LP] A Swarm of the Sun – The Rifts

Quand l’épure mélodique rencontre la distorsion ; « The Rifts » est une constellation sensorielle puissante et hypnotique, à laquelle on ne peut que succomber.

A Swarm of the Sun - The Rifts

Un homme seul, perdu dans le grand blanc. La nuit tombe, bleutée et froide. Il ne bouge pas ; debout, le visage tourné vers un ciel qui se meurt de minute en minute. Il semble attendre un spectacle que personne ne peut surprendre, ou comprendre. Les nuages bas se colorent de mille teintes azurées, parfois lumineuses, parfois sombres. Une palette pour un artiste solitaire, livré à lui-même, mais qui, malgré le gel qui s’annonce, ne fait aucun mouvement. Il sait. Il est prêt à apprendre ce que la nuit, sur ces terres que le blizzard a rendues monochromes, peut apporter au voyageur qui accepte consciemment de s’y égarer. Puis des sons, tout autour ; des percussions, des guitares profondes, des claviers, des échos de voix fragiles. Les éléments se déchaînent, le sol tremble. Mais l’individu reste stoïque, il a conscience de ce qui se déroule sous ses yeux. Il s’en imprègne, sans trembler, sans crainte, sans défaillir. Lorsque la musique de A Swarm of the Sun explose et déverse partout ses larmes de glace et de lave, lui l’accueille, sagement, calmement. « The Rifts » est un chant, un monologue mélodique du vide et de la conscience. Du besoin primal de ressentir, au plus profond de soi, ce que l’on ose dire ou montrer. Ce que l’on tait. Ce qui dort et doit s’éveiller.

Un troisième album confessionnel, presque religieux dans l’accueil qui doit lui être réservé. Non pas dans le sens le plus primaire du terme ; mais simplement dans un état d’esprit profond, une méditation qui amène à la plénitude autant qu’à la contemplation. The Rifts est une salve dévastatrice d’émotions à fleur de peau, de larmes refoulées qui ne veulent qu’une chose : couler, tant et plus. Alors que les lèvres s’ouvrent et que le baiser salé et lacrymal de notre alter ego crie autant qu’il embrasse. Entre des instants lents et tendres, délicats et sensoriels (There’s Blood on Your Hands) portés par un piano cathartique et magnifique (Years), des tumultes où le rock éclate et dévoile ses échardes froides et blessantes, pénétrant dans nos chairs de marbre (Incarceration, The Rifts) ou des ambiances feutrées dissimulant les élans gris d’une douloureuse extase (Infants, All the Love and Glory), les toiles tour à tour éthérées et violentes tissées par Erik Nilsson et Jakob Berglund se dessinent elles-mêmes, sans qu’aucune main humaine ne viennent les souiller (l’orgue pénétrant de The Warden). Litanies du désir et de la douleur, les neuf titres de l’album sont autant de lames insidieuses qui caressent avant de trancher, qui se languissent sur l’épiderme avant de le faire saigner. Pas abondamment, non ; de simples blessures qui, pourtant, ne pourront que difficilement se refermer (The Nurse). Des témoignages du désespoir et des créatures qui s’y cachent et attendent de sortir leurs griffes noires pour capturer et étreindre nos âmes, avant de nous emmener toujours plus bas.

« I need you by my side to fight the fear / Without you every reason disappear » ; l’essence même de ce nouveau disque résonne dans ces extraits du bouleversant « These Depths Were Always Meant For Both Of Us ». Ce sentiment qu’une existence nous échappe et que, alors que l’on s’égare, toute vie nous semble inaccessible. La nôtre, comme celle des êtres aimés. Fusion de la tristesse et de l’absence, The Rifts est ténébreux, aussi lourd que nos cœurs lorsque nous sommes en deuil. Un voile funéraire sans jamais être funèbre ; un regard croisé, fugace, alors que tout s’effondre. Une caresse qui devient aussi chaude que blessante, quand le geste qui doit nous sauver ne fait que nous repousser. Ici, l’amour est mortel et perdu, il est un éparpillement des sens. Une absence. Une fatalité, parfois. Là, les veines noires du spleen parcourent des corps qui ne seront plus jamais en mouvement, qui resteront pétrifiés par la solitude et l’abandon. Tout n’est qu’inertie ; on regarde dans le vide, inconsciemment, sans peur ni appréhension. Mais au-delà, on distingue un éclat, immaculé, lointain ; une lueur rédemptrice, peut-être. Un espoir, aussi infime soit-il. Mais que l’on se doit de mériter en traversant les déserts de la haine et d’une profonde mélancolie. Oui, le ciel est bas ; mais, après tout, ce ne sont que des nuages qui dissimulent d’autres astres, plus lumineux et plus intenses.

crédit : Stefan Tell
crédit : Stefan Tell

The Rifts est dense, lourd comme le plomb et d’un noir d’encre ; mais celle-ci permet d’écrire l’une des plus belles pages du post-rock scandinave.

« The Rifts » de A Swarm of the Sun est disponible depuis le 30 janvier 2015 chez Version Studio Records.


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Raphaël Duprez

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