Les atmosphères musicales ténébreuses ne sont pas une science exacte, mais plutôt un concentré sonore et chimique menant à l’introspection et à la contenance d’une noirceur intérieure latente. Avec « Astrild Astrild » Dale Cooper Quartet & The Dictaphones explorent les hangars et lieux sombres de villes trop lumineuses pour ne pas garder, profondément ancrées dans leur subconscient, des espaces clos parfois angoissants mais, plus que tout, libérateurs.

On évitera, en préambule, de faire un énième rapprochement entre le nom du projet et le héros immortel d’une série bien connue et ayant retrouvé, grâce la force et à la ténacité de ses deux créateurs, une nouvelle page, froissée et tachée d’encre, de sang et de café noir, à l’été 2017. Arrêtons-nous plutôt sur ce que signifie ce patronyme : le quartet, forme musicale réunissant des instruments vivants et complémentaires, se retrouve ici face à un appareil enregistrant voix, ambiances et bruits blancs. « Astrild Astrild » condense ces deux aspects : la clarté du saxophone et des voix, lumineuse et source de soulagement, se voit perturbée et mise à mal par une multitude de distorsions, de saturations et de larsens enveloppant notre esprit et le rendant cotonneux, à la merci des créations de Dale Cooper Quartet & The Dictaphones. Pour certains, cela aura l’apparence d’un cauchemar ; pour d’autres, ce sera une formidable désinhibition, de celles que l’on n’ose jamais espérer dans le marasme visqueux de nos futiles existences.
La fureur des échos bruitistes se cale dans les confortables mélodies et improvisations, lentes et posées, du cuivre et des timbres masculin et féminin. Entrée en matière bitumeuse et emplie de désillusion, « Mia outarde bondon » insuffle un langage aux éléments qui le composent, avant que celui-ci soit étiré à l’extrême dans les minutes qui suivront. « Pemp ajour imposte » brise net l’expansion nuageuse et menaçante de son prédécesseur en laissant homme et femme dialoguer et se compléter, afin de mieux injecter dans nos veines le venin paralysant du progressif et impressionnant « Son mansarde roselin », piste d’une vingtaine de minutes ne laissant aucun temps mort dans ses alternances harmoniques colériques ou caressantes que « Five clenche bouscarte / Ocho accenteur » adoucit, berceuse spirituellement addictive et possédée. L’opus s’achèvera en apothéose grâce au très ambient « Huis chevechette », danse finale avant une disparition certaine, ou encore au cœur des projections courroucées et granuleuses du transcendant « Ta chassis euplecte » et du silence rédempteur du sublime « Tua oriel courvite isabelle ».
Aveuglé et perdant toute notion de la réalité, l’auditeur décidé à fouiller les profondeurs abyssales de « Astrild Astrild » s’expose à des séquelles irréversibles ; celles de comprendre comment fonctionne le monde, dans ses galeries invisibles et souterraines, et de quelle manière s’en détacher à jamais. Dale Cooper Quartet & The Dictaphones font mieux que d’ouvrir la porte de la Black Lodge ; ils transforment les cités et humains qui nous entourent en créatures qui ne comprendront jamais que là, derrière le rideau, se dissimule la vérité. Sombre, intense, éternelle.
(Un immense merci à Simon Lanciaux)

« Astrild Astrild » de Dale Cooper Quartet & The Dictaphones est disponible depuis le 2 juin 2017 chez Denovali.
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