Coup de tonnerre à la fois étourdissant et tonitruant dans les cieux agités du rock hexagonal, « Babylone » de La Jarry n’en oublie cependant pas de soigner des mélodies lui insufflant une humanité proche de nos colères, de nos pulsions et de nos chagrins. Une fable enflammée où l’amour, l’isolement et l’injustice sociale en prennent un sacré coup dans l’aile, pour le plus grands plaisir de nos esprits vagabonds.

Le rock français se porte bien ; merci pour lui. Depuis quelques années, le regain de motivation d’artistes tous plus motivés les uns que les autres fait réellement plaisir à voir, chacun cherchant à dépasser le cadre de la reproduction automatique de recettes anglo-saxonnes trop réductrices pour cracher son venin et faire trembler les enceintes. Une électricité qui parcourt « Babylone », EP chargé en watts et en adrénaline du quatuor orléanais La Jarry. Pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore, il convient de préciser que le projet compte une quinzaine d’années de carrière à son actif ; et cette maturité se ressent dans le soin particulier apporté au mixage et aux sonorités des instruments et voix qui transpercent l’opus, véritable éruption volcanique à la fois populaire et astucieuse inspirant à l’auditeur ce besoin inexorable de bouger dans tous les sens, afin de bousculer une future conquête ou, de temps en temps, se fracasser contre les murs.
Cisaillant les harmonies à grands coups de riffs en constante progression, de basse hystérique et de blasts de batterie appuyés et incontrôlables, La Jarry raconte ses peines, ses joies, ses haines. « Babylone » fait de la rupture une source vive et bouillonnante de faux semblants ayant conduit à la césure, à l’abandon et à la solitude d’une promenade déserte dans les allées de la Porte des Dieux, transformée ici en lieu de culte du mal ; un paradoxe qui circule dans tout le titre, avec majesté et intelligence. L’amour, celui que l’on désire mais qui semble impossible à atteindre, coule dans les veines de « Babylone » : « Les sirènes de l’amour » donnent à la présence fougueuse et prenante des musiciens une mélancolie sous-jacente d’une exceptionnelle intensité, hurlement soulageant le mépris et l’oubli ; de même que « L’orphelin de cœur » interroge sur les êtres auxquels on n’accorde aucune importance, enfants comme adultes, et qui se révoltent contre l’oppression de l’égocentrisme ambiant. Le centre névralgique du disque est palpitant dans le complexe et parfait « La grande cuisine », où mots tranchants et mélodies tantôt sobres, tantôt enflammées, mettent le couple au centre de la querelle ; l’amour vache dans toute sa splendeur, entre humour et réalisme des absurdités ressortant de la dispute (« Je t’aime, mon ennemi »). En conclusion, « Rue du paradis » est empli d’une immortelle douleur, décrivant un lieu à part, quartier oublié mais vivant et éclairé dans lequel les clochards, les femmes et les figures célestes disparues décorent des murs souillés mais pourtant attirants, les vitres ternes et les regards vides. Un pur joyau où la saleté est une consolation, une réelle apparition de la sincérité. « Moi, je vis dans une rue où les anges sont maudits / où la débauche côtoie les dames de compagnie / Les alcoolos du quartier ne connaissent pas mon nom / Ton indifférence me plaît lorsque tu forces ma décision » ; certainement, l’un des plus beaux couplets que la musique française nous ait offerts ces dernières années.
« Babylone » est une œuvre vécue de l’intérieur par ses créateurs et éprouvée dans le chant affirmé et radical de Benoît Pourtau, puis jetée au fond de la fosse, où les chiens que nous sommes attendent de mordre mais finissent par être domptés. On court, on sent nos poumons brûler à force de ne plus respirer et de gueuler en osmose avec cet opus contagieux, virus transformant nos esprits en lave en fusion. Une réussite totale.

« Babylone » de La Jarry est disponible depuis le 17 novembre 2017 chez Jamie.
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