[LP] Owun – 2.5

Difficilement qualifiable mais tournant rapidement à l’obsession et à la transe, la musique d’Owun se passe de tout commentaire futile pour aller droit à l’essentiel ; à savoir, une structure mouvante et noire, une matière aussi visqueuse qu’étouffante, mais dans laquelle on aime voir des créatures indistinctes s’ébattre et se confronter. D’une densité concentrée et compacte, « 2.5 » dérange, bouleverse les conventions et finit par devenir fascinant et compulsif, en conjuguant à la perfection structures mécaniques et toiles métalliques et musicales ondulant sans cesse avant de sculpter des œuvres abstraites mais radicales et pénétrantes.

De la joie à la terreur pure, il n’y a parfois qu’un pas que les Grenoblois d’Owun ont franchi sans regarder en arrière. En créant, au moyen d’instruments analogiques et électriques, des sonorités totalement invraisemblables mais à haut potentiel d’addiction, le projet nous convie, avec « 2.5 », à une célébration cultuelle mystérieuse qui n’est pas sans rappeler les expérimentations sonores caractéristiques d’un contre-mouvement artistique et à part de la fin du XXe siècle, avec notamment Ulan Bator, pour ne citer qu’eux. Ainsi, en 2017, on ne peut pas exprimer de la façon la plus généreuse possible tous les espoirs que l’on porte en Owun ; même si cette musique savamment bruitiste et hypnotique pourra paraître hermétique, voire tragiquement terrifiante. Mais cela faisait longtemps que des artistes n’avaient pas pris autant de risques dans un genre condamné à errer dans les limbes (en sympathisant, bien évidemment, avec les âmes torturées qui y errent éternellement) mais tellement puissant à déguster, cru de préférence.

Il y a, dans les créations d’Owun, ce besoin viscéral de monter en intensité, de commencer au bas du volcan avant de progresser pour mieux plonger dans sa lave incandescente. « i.a », tel l’Ouroboros, tourne sur lui-même, de plus en plus vite, jusqu’à franchir un mur du son le faisant imploser et éclater. Les atmosphères oppressantes se succèdent, sur des rythmes martelés et martiaux bientôt libérés et sauvages (l’épique « tom tombe » ou le pulsionnel « orange »), quand le grondement menaçant et tempétueux d’un orage cataclysmique résonne à travers les six cordes malmenées de « post ». Irrationnel et hors norme, « 2.5 » est une expérience radicale, où les synthés se noient sans appeler à l’aide mais, au contraire, en laissant leur plainte faire écho à nos esprits paralysés par le phénomène (« araignée »), alors que le squelette immaculé d’une espèce inconnue se met en mouvement, lentement, calmement, inexorablement (« raison »). Si l’on peut trouver de la concision dans une masse noise intense et épaisse, c’est bel et bien au sein de ces pistes étirées, écartelées et torturées à l’extrême, comme à travers cette voix implorante autant que majestueuse et occupant tout l’espace vital.

Une chose demeure certaine à la fin de la première écoute de ce disque visqueux comme le bitume et rauque comme les cordes vocales d’un être ayant hurlé pendant plusieurs heures : on tient là un LP certes sans concession et immédiat, mais qui ne cesse de nous interroger sur sa capacité à capter toute notre attention. Agissant comme un neurotransmetteur utile et nécessaire au bon fonctionnement de nos synapses, « 2.5 » éblouit avant d’aveugler, sourit avant de mordre, murmure avant de crier. Un monolithe harmonique froid et cathartique, mais pour lequel on est prêt à vendre notre âme afin d’en profiter aussi longtemps que possible. Parfois, l’Enfer est pavé de bonnes intentions…

« 2.5 » d’Owun est disponible depuis le 16 février 2017 chez Atypeek Music.


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Raphaël Duprez

En quête constante de découvertes, de surprises et d'artistes passionnés et passionnants.