[Livre] Bruce Springsteen – Born To Run

Bien plus qu’une simple autobiographie, « Born To Run » est une invitation à entrer dans l’esprit tellement inspiré et tourmenté du Boss. Un livre totalement à part, tout comme l’est son auteur ; mais surtout, un cri du cœur tantôt amusant, tantôt émouvant, mais sincère d’un bout à l’autre et qui, on n’en doute pas un seul instant, fera référence dans les décennies à venir. Bienvenue dans la psyché de Bruce Springsteen…

Freehold, New Jersey. Une ville dont personne n’a jamais vraiment entendu parler et qui figure sur la carte des États-Unis sans pour autant attirer le regard. Et pourtant, c’est bien là que tout s’est joué. 1949 : naissance de Bruce Frederick Joseph Springsteen, d’une mère italienne et d’un père irlandais. Mélange des cultures et des attitudes, ce qui transparaîtra dans l’éducation du futur patron du rock’n’roll, mais surtout dans les difficultés financières et morales auquel il sera confronté dès son plus jeune âge. Entre la schizophrénie d’un géniteur semblant déconnecté de la réalité et le sacrifice d’une femme aimante et prête à tout pour subvenir aux besoins de ses enfants, la jeunesse du Boss, telle qu’il la décrit dans les premières pages de « Born To Run » avec une humilité et un réalisme aussi saisissants que poignants, n’a pas été de tout repos. Jusqu’à ce jour fatidique où l’enfant découvre Elvis à la télévision et subit la révélation qui fera de lui l’homme que l’on connaît aujourd’hui. Le futur de ce jeune Américain sans histoire se joue bel et bien lors de ce souvenir aussi primordial que le passage de Springsteen avec son E Street Band sur la scène centrale de la finale du Super Bowl de l’année 2009, événement qui déclenchera le besoin viscéral pour l’auteur de livrer cette autobiographie essentielle et précieuse qui lui aura demandé plus de sept ans d’efforts rédactionnels avant de voir le jour.

Parcourir les pages de « Born To Run » équivaut à lire les paroles d’une chanson de Springsteen, mais sur un peu plus de 600 pages (mention spéciale à l’exceptionnelle traduction de Nicolas Richard). En effet, les talents de conteur du songwriter sont là, intacts, personnels et intimes, sans facilité ni complaisance mais avec une sincérité palpable dans chaque mot, chaque thème, chaque anecdote. Et des récits, le bouquin en contient des centaines, parfois inédits, parfois connus mais abordés sous un angle totalement différent, à travers les yeux d’un écrivain, ses obsessions et envies de conter, comme pour survivre, les péripéties de ses protagonistes qui sont autant de reflets de sa propre personnalité. On comprend alors que chaque disque du Boss est un roman à part entière, initiatique dans certains cas (« Born To Run », « Nebraska ») ou exutoire dans d’autres (Le spectre post-11 septembre hantant le verbe et la musique de « The Rising », ou encore les luttes raciales de « High Hopes »). Témoin des époques qu’il traverse sans que l’âge semble avoir de prise sur lui, l’homme observe, imagine, façonne ses héros et caractères borderline, ses parias qui sont nés pour courir, toujours plus loin, leur survie dépendant de leur énergie inépuisable ; celle-là même que l’on retrouve lors des concerts-marathons du E Street Band et qui fait transpirer chacun, des musiciens au public.

Mais là où le texte devient encore plus fascinant, c’est dans ce regard aussi bien intérieur que profond et lucide que l’auteur porte sur lui-même, son destin en perpétuel mouvement et ses luttes pendant tant de décennies. L’affliction à fleur de peau lorsqu’il avoue souffrir de dépression et suivre une psychanalyse depuis 1989 (le spectre du père est alors omniprésent, tout comme l’envie de se détacher des séquelles que la maladie pourrait laisser) ou quand il se confie sur ses liens avec ses inséparables camarades artistes, des premiers balbutiements de The Castiles au E Street Band en passant par la fougue incontrôlable de Steel Mill, dont on découvre les élans téméraires sur la compilation sortie en parallèle du livre, « Chapter and Verse ». Springsteen déroule le fil de sa propre légende avec une confidence et une discrétion qui n’ont d’égale que la générosité qu’il déploie tandis qu’il se montre au lecteur. Impossible de rester de marbre devant le lien incassable qui l’unit au regretté Clarence Clemons (le chapitre lui étant consacré demeurant l’un des plus mémorables de l’œuvre dans sa globalité), ou encore de ne pas se sentir à la fois touché et blessé par le besoin inhérent de solitude que le créateur d’hymnes intemporels comme « Born In The U.S.A » ou « Badlands » ressent pratiquement quotidiennement. On assiste alors au combat livré par celui à qui tout semble réussir, mais que ses propres démons pourchassent sans cesse, guettant dans l’ombre et l’obligeant à ne jamais baisser sa garde.

« Born To Run » n’a rien d’une simple autobiographie ; c’est bel et bien une confession précise et pointilleuse, celle d’un individu à qui tout sourit mais que ses voix intérieures obsèdent et font douter au quotidien. Celle d’un être qui nous ressemble et se perd dans une bataille acharnée contre les tentations et les dérives qui le surveillent pour lui sauter dessus au moment où il ne s’y attend pas. Des errances à Asbury Park aux tournées mondiales dans les stades, des rues de Freehold aux maisons de disques prometteuses de New-York, Bruce Springsteen nous trimballe à ses côtés, sans jamais nous épargner mais en nous donnant régulièrement des coups de coude, l’air de dire : « Hey mec, ça pourrait être toi, ça donne envie, mais fais gaffe quand même. » Un ouvrage qui se dévore autant qu’il se vit, et remonte le moral autant qu’il le marque. Indispensable.

crédit : Annie Leibovitz

« Born To Run » de Bruce Springsteen est disponible depuis le 27 septembre 2016 chez Albin Michel.


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Raphaël Duprez

En quête constante de découvertes, de surprises et d'artistes passionnés et passionnants.