Autant l’annoncer avant même sa sortie : le premier album d’Octave Noire, « Néon », prévu pour le 20 janvier prochain, est d’ores et déjà l’un des plus beaux et intrigants disques de l’année. Beau, car il réconcilie électro et chanson française dans un tourbillon précis et envoûtant, pénétrant l’intimité des deux genres avec une facilité et une justesse déconcertantes. Intrigant, parce que le résultat est indescriptible et imprévisible, mais parvient à saisir l’âme et le cœur de l’auditeur grâce à son incomparable pouvoir d’attraction. Nous avons voulu en savoir plus sur la genèse de ce disque, mais aussi sur l’expérience et les envies d’Octave Noire, qui a bien voulu répondre aux questions qui nous brûlaient les lèvres.

- Tout d’abord, merci de bien vouloir nous accorder un peu de ton temps ! Peux-tu nous dire comment tu te sens maintenant que la sortie de ton premier album est proche ?
Avec plaisir ! C’est l’heure de vérité, il y a donc un peu d’appréhension, c’est certain, mais je me sens avant tout heureux à l’idée qu’il vive sa vie, maintenant. Il a mûri longtemps, a pris de nombreux chemins avant de devenir ce qu’il est aujourd’hui. Je suis pressé de voir l’accueil qui lui sera réservé.
- Peux-tu nous parler de ton passé musical très riche : tes premières années en Afrique, la découverte des synthétiseurs, ton diplôme de musicologie et l’idée de faire naître ta propre musique ?
En effet, j’ai passé mon enfance en Côte d’Ivoire. Je ne garde pas de nostalgie, mais je sais que j’ai laissé quelque chose là-bas, et que j’ai rapporté autant sous forme d’impressions, de souvenirs et de sensations. Mon intérêt pour la musique est né pendant cette période, mais à part la flûte à bec et quelques leçons de percussions, c’est la radio (RFI) qui diffusait les tubes du moment qui m’a éduqué musicalement.
Débarqué en France, l’adaptation fut un peu rude. Un jour, mes parents écoutent « Tubular Bells ». J’ai un choc. Je me suis alors passionné pour les instruments électroniques. La pop commençait à beaucoup les utiliser, et je rêvais devant les Moogs, Prophet, Faitlight, puis DX7, TB303 etc… Ce qui me fascinait, au-delà des boutons partout, c’était le champ des possibles qui s’ouvrait indéfiniment. Le Yamaha PSS 200 (un jouet) fut mon premier clavier. J’ai alors fait mes gammes devant les génériques télé et les chansons de Balavoine, entre autres. Je savais alors que je voulais devenir musicien. J’ai tout fait pour. Cours de pia-no, bac musique, études de musicologie à la Sorbonne. J’y ai acquis des bases en harmonie, histoire de la musique et tout le bagage nécessaire pour être à l’aise dans différents styles. Je voulais faire, depuis très tôt, de la musique à l’image (film, pub…) En parallèle, je faisais des musiques pour des court métrages, des pièces de théâtre, mais aussi des ébauches de chansons pour les autres. J’étais clavier dans divers groupes. J’ai joué dans un groupe de chanson française comme clavier clarinettiste (Bazarnaum). nous avons pas mal tourné, et le gpût de la scène m’est venu. Je sortais de mon studio, je jouais avec d’autres musiciens. Malgré tout, je me cachais derrière mon piano. ce n’est que tardivement que j’ai assumé mes paroles et ma voix. Mes albums précédents sont des albums de producteur, un peu à l’image de Jean-Philippe Verdun (Readymade). Je faisais chanter les autres, je m’essayais à plein de styles différents. Un peu schizophrène, parfois.
- Qui se rassemble autour du projet qu’est Octave Noire ? Peux-tu nous présenter tes collaborateurs ?
Il y a bien sûr, tout d’abord, mon label Yotanka, basé à Nantes, avec Vivien Gouery à sa tête, qui m’a fait confiance et qui a su manœuvrer pour que cet album voie le jour sous les meilleurs auspices. Ils ont su le porter avec une belle énergie. J’ai également eu la chance d’avoir le précieux soutien du MAPL (Musiques d’Aujourd’hui en Pays de Lorient) dirigé par Anne Burlot-Thomas, qui m’a permis de bénéficier de son réseau de salles en Bretagne. Nous avons ainsi pu faire une série de résidences de travail afin de préparer les concerts.
L’album n’aurait pas été le même sans Sébastien Lohro, l’ingénieur du son chez qui nous avons enregistré les batteries et les voix. Il a aussi mixé et fait le mastering de l’album, et est également présent derrière la console (en binôme avec Rodolphe Mulot) lors des concerts, ce qui nous donne un grand confort.
Sur scène, nous sommes trois. Je suis accompagné de Franck Richard, qu’on a pu voir aux côtés de Yelle à la batterie, ainsi que de Ton’s, qui a joué avec les Wriggles, Freedom For King Kong ou encore St Lô. C’est un vrai luxe de jouer avec de tels musiciens. Nous avons également travaillé la mise en lumière avec Jean-Loup del Fratte, qui a apporté une troisième dimension au spectacle. Je travaille avec Tanguy You pour tout ce qui est promo/médias, et les concerts sont organisés par 3C tour. C’est donc une belle équipe que j’ai la chance d’avoir à mes côtés.
- Dès le premier extrait de l’album, « Un Nouveau Monde », on est frappé par ce mélange incroyable et maîtrisé que tu fais de la musique synthétique et d’une écriture française beaucoup plus intime. Comment t’est venue l’envie de mélanger ces deux univers très peu exploités ensemble ?
Ce n’est pas voulu. Je pense que j’ai su marier mes différentes influences. La musique électronique et la chanson. J’en avais un peu assez du côté très technique de l’électro ; ça manquait de soul, c’était désincarné. J’en avais assez des boucles. Je voulais jouer davantage. Je me suis remis au piano seul, et j’ai cherché des mélodies à la voix. Les chansons sont nées comme ça. Ce n’est que dans un second temps que j’ai passé ces ébauches à la moulinette de l’ordi. J’adore faire des arrangements. C’est une manière d’habiller les chansons. Il faut surtout rester au service de la chanson, ne pas la perdre. J’avais envie de progressions harmoniques, de changements d’atmosphères, d’emmener en voyage, de faire durer le plaisir.
- Ton premier disque révèle une richesse de composition vraiment impressionnante, avec des arrangements multiples et inattendus. Comment conçois-tu le processus de composition ? D’où germent les premières idées, les premières mélodies ?
Il n’y pas de règle. Les chansons naissent souvent d’un coup, mais après une période de désert total désespérant. C’est en cherchant et cherchant encore qu’on trouve le bon filon. Parfois, l’idée vient d’une chanson entendue à la radio. Une ligne de basse qui évoque autre chose. Ça peut aussi venir de l’envie de décrire une ambiance. Après, c’est comme un jeu. J’empile les idées, à profusion, et ensuite je taille dedans. Il faut retrouver la chanson qui se cache sous toutes ces couches d’idées. Je me laisse parfois guider par la chanson, c’est pour cela que l’album est assez hétérogène dans ses couleurs. Je ne sais jamais où la chanson m’emmènera.
- L’utilisation que tu fais de l’électro semble très inspirée de chefs de file comme Kraftwerk ou d’autres groupes ou artistes de la fin des années 70 et du début des années 80. Est-ce le genre dans lequel tu te sens le plus à l’aise pour faire grandir tes idées ?
Oui. J’aime ce son froid et synthétique. J’aime l’aspect répétitif et glacé qui s’en dégage. C’est certainement parce que j’ai grandi avec ces sons-là, j’étais plus Depeche Mode que Queen. Plus tard, je me suis beaucoup intéressé à des courants électro encore plus froids et systématiques comme le « clic and cut » de Matmos, ou la musique très répétitive de quelqu’un comme Steve Reich.
- Il y a également une grande part d’expérimentation dans tes chansons, une recherche continue de la perfection dans les harmonies et les structures. Quelle part laisses-tu à l’improvisation et à l’évolution spontanée de tes créations ?
C’est vrai que mes musiques sont très écrites. Je laisse assez peu de place à l’improvisation sur disque. Chaque partie est travaillée, réfléchie et ajustée. Je tente des choses parfois inattendues. La part d’improvisation se situe dans le hasard. Il m’arrive souvent de trouver des idées par « accident ». C’est la surprise qui crée l’intérêt et la richesse d’un morceau, le « pas attendu ». Un son choisi par erreur, un refrain mal placé, une double voix qui devient première…
- Pourquoi avoir appelé ton premier album « Néon » ?
Le néon est un des six gaz rares qu’on trouve dans l’univers. Ça ouvre sur l’infiniment grand, l’intemporel. Mais il désigne aussi cette lumière que l’on voit souvent dans des endroits très banals, comme les bars de quartiers ou les laveries. C’est de l’ordre de l’infiniment petit, notre condition humaine, notre quotidien. J’aimais l’idée de rejoindre ces deux extrêmes et de trouver notre place entre les deux dans cet album. C’est aussi le thème de la chanson « Un nouveau monde ».
- Tu as joué aux Trans il y a quelques semaines ; qu’as-tu ressenti lors de cette performance ? Quels retours as-tu eus ?
Ce fut une super expérience. Beaucoup de travail en amont avec toute l’équipe, afin de présenter l’album sur scène le mieux possible. Nous étions attendus, nous le savions. Jean-Louis Brossard, le programmateur historique des Trans, nous a fait confiance alors que nous n’avions jamais joué en concert ; il fallait être à la hauteur de ce pari. Je l’en remercie encore. Nous avons fait deux concerts. Les retours ont été très bons dans l’ensemble. Il semble que le public ait adhéré au projet, ainsi que les professionnels, puisque nous avons eu l’honneur d’être lauréats du « Talents Adami Détours » qui est un véritable tremplin pour les groupes retenus. De très beaux festivals s’ouvrent à nous.
- As-tu des projets de concerts, en plus de la release party du disque au Nouveau Casino le 23 février prochain ? Et dans ce cas, comment comptes-tu retranscrire sur scène la complexité des titres d’Octave Noire ?
Oui ! Nous avons déjà quelques concerts de programmés. Nous serons au festival Génériq à Dijon les 18 et 19 février, le 11 mars aux Francofolies de La Réunion et le 15 juillet aux Vieilles Charrues.
Sur scène, nous avons su garder le côté « gros son » dont les musiques ont besoin. Des sons de synthés analogiques, des basses profondes, les cordes qui volent au-dessus, et la batterie très présente pour emmener le public avec nous. Sébastien Lohro et Rodolphe Mulot, les ingés son, ont une part active en envoyant des effets sur les voix ou certaines parties musicales. Les lumières sont très importantes. Jean-Loup del Fratte a fait une création sur mesure.
- Comment se passe ta collaboration avec le label Yotanka ?
À merveille. C’est une équipe très active, qui croit en ce qu’elle fait, en la musique qu’elle défend. Ils aiment la musique et sont à son service. Je connaissais ce label avant d’y entrer, notamment pour leurs artistes que j’apprécie particulièrement (Kid Francescoli, Laetitia Sherif, Zenzile etc…). Ils ont su me faire confiance avec ce projet assez peu formaté. Ils m’ont donné les moyens de le travailler et d’en faire cet objet dont je suis très fier aujourd’hui. J’espère qu’ils le sont également.
- Que peut-on attendre d’Octave Noire dans les mois à venir ?
J’ai eu la chance d’être choisi dans la promotion 2017 du Chantier des Francos, qui offre la possibilité à des artistes émergents de se parfaire aux métiers du spectacle, de la chanson et de la scène. Donc, beaucoup de travail sur l’aspect scénique afin de présenter un spectacle le plus parfait possible. Il y aura beaucoup de concerts, de nouvelles chansons, des instrumentaux grandioses ou intimistes pour la scène, et commencer à poser les bases d’un deuxième album.
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