Avec un premier album dont le minimalisme instrumental vibre de lumière autant que de ténèbres, Carla dal Forno libère les spectres qui la hantent avec une douceur et une mécanique troublantes, sans jamais oublier de mettre en valeur le timbre si particulier et émouvant de sa voix, unissant à la perfection confession et pudeur. « You Know What It’s Like » est une errance dans les limbes, entre folie passagère et insalubrité de l’âme.

Déjà à l’œuvre dans les arts sombres avec son projet d’origine, F ingers, l’artiste australienne Carla dal Forno prolonge la magie noire de ses tourments avec un premier effort qui comprime le cœur autant qu’il le libère. « You Know What It’s Like », LP engendré par la compositrice dans une stricte intimité, n’est pas d’un abord facile ; en effet, ses effluves sombres en font un objet à part, ne ressemblant à rien de connu mais laissant cependant paraître un sentiment familier à l’auditeur. Phénomène inconnu et dérangeant, certes, mais qui se dévoile au fur et à mesure de la plongée à laquelle nous sommes conviés, dans l’abyssale et mélancolique humeur de cette femme fragile et possédée.
Les bruits blancs se succèdent comme autant de parasites corrosifs, écaillant la beauté imparable de pistes fatalistes et oniriques. Au fil d’instrumentaux dont le mystère n’est jamais totalement dévoilé mais qui, de par leur perturbante structure, nous hypnotisent et nous charment tels des serpents sous l’emprise de leur maître (« Italian Cinema », « Dry In The Rain »), l’opus se déroule comme au ralenti, chaque pas précédant l’autre mais frôlant de peu la chute dans un précipice dont on ne peut deviner le fond. À travers des chansons uniquement fondées sur le dépouillement et la nudité musicale, tout cela rendant chaque thème compulsif et obsédant (« Fast Moving Cars », « What You Gonna Do Now? »), Carla dal Forno grave ses paroles et sonorités en écorchant ses mains et sa voix, grattant les plaies à peine cicatrisées de nos émois les plus obscurs (« You Know What It’s Like »). Une épreuve émotionnelle dense et douloureuse, aussi bien au fil de l’expérimental « Dragon Breath » qu’en suivant les pas lourds et nostalgiques du final « The Same Reply », moment de libération autant que d’emprisonnement dans les brumes d’un album nébuleux et crépusculaire.
« You Know What It’s Like » nous invite à comprendre que, nous aussi, nous savons ce que c’est lorsqu’il s’agit d’endurer, de continuer à évoluer et de muer en une créature totalement différente de celle que d’autres voudraient que nous devenions. Le partage auquel nous convie Carla dal Forno, cet échange de points de vue et de tristesses quotidiennes, de blessures et de peines, nous rassure autant qu’il nous expose à nos propres démons. En montrant son visage sans aucun maquillage mais, au contraire, avec les stigmates qui font de lui une véritable révélation, la frêle créatrice nous transperce le corps, en douceur, sans crier gare. Et nous d’en redemander encore et toujours, tant ces brûlures sont cathartiques et précieuses. Ce premier effort divisera, c’est certain ; mais n’est-ce pas, au final, ce qui fait sa force ? Celle que l’on découvre entre la bonté et la colère, et qui nous poursuit chaque jour, sans arrêt, pour mieux nous porter et nous aider à avancer. Une promenade douce-amère que l’on n’oubliera pas de sitôt.

« You Know What It’s Like » de Carla dal Forno est disponible depuis le 28 octobre 2016 chez Blackest Ever Black.
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