Loin de vouloir simplement interpréter des chansons perdues entre shoegaze et électro-folk, le compositeur anglais J Churcher s’amuse à emplir son premier album de mélodies et atmosphères nébuleuses et gracieuses, pour un résultat dont le spleen intérieur devient rapidement universel. Les chansons de l’homme parlent à nos émotions les plus crues, à fleur de peau, dans une douceur et une délicatesse addictives et charnelles.

Certains verront, dans la pochette du premier disque de J Churcher, un blasphème ; en effet, on est en droit de se demander ce qui se dissimule derrière la grille de ce confessionnal. Acte spirituel ou pulsion sexuelle inattendue et inavouable ? La question demeurera en suspens tout au long de ces onze troublants témoignages de l’existence, mais une chose est certaine : « Borderland State » est aussi sombre que sensuel, porté par la voix fragile et murmurée d’un chanteur capable de faire sourire autant que pleurer à travers des harmonies et arrangements tout en échos et en subtilités graphiques, car visibles en fermant les yeux. L’opus devient opium, drogue douce et amère nous amenant à contempler l’univers qui nous entoure avec un regard totalement inédit et introspectif. Une gageure remarquable et loin d’être gagnée d’avance, mais grâce auxquelles l’auteur de ces pistes brumeuses et moites se fait conteur de nos heures perdues et ténébreuses.
Dans un monde que David Lynch n’aurait certainement par renié, le musicien se complaît à créer des ambiances confortables et duveteuses, agrémente ses pistes de nappes synthétiques sensibles et nous étreignant sans que nous puissions résister (« I Remember », « The Boardwalk »). Les montées en puissance sont continuellement retenues, par pudeur autant que par nécessité, afin de mieux nous plonger dans les eaux froides d’un genre à part, personnel et intime (« Dream Team », « In The Summer »). Tantôt folk, tantôt cold wave, J Churcher dessine ses chansons comme on gratte le papier avec des fusains gris et monochromes, alliant la passion d’un visage radieux gravé de face et de profil dans toute sa splendeur (« Borderland State ») à des paysages grisâtres mais au pouvoir d’attraction incomparable (l’optimiste « Finding Roxanne »). Une évolution à la fois sensuelle et brumeuse, dans des landes désertiques, humides et traversant nos vêtements et nos peaux pour mieux s’immiscer sous l’épiderme et dans nos cœurs meurtris et en quête d’un bonheur certes futile, mais qui n’a jamais été aussi vivant dans la douleur.
« Borderland State » est un LP passionnant d’un bout à l’autre, car nous parlant à voix basse, au creux de l’oreille, afin de nous confier les tourments et expériences d’un songwriter dont les capacités de composition atteignent ici des sommets de mélancolie et de sensibilité abrupts et fascinants. Le timbre, tout en douleur et confidence, se fait aussi limpide qu’une rivière perdue dans des montagnes que nul n’a encore explorées, tout en nous guidant vers une civilisation à jamais bouleversée par ces hymnes de la noirceur autant que de l’espoir. Une œuvre remarquable, personnelle et humaine, qui ne cesse de nous hanter toujours plus à chaque écoute ; et elles seront nombreuses, tant J Churcher devient le frère que nous n’avons jamais eu ; celui à qui l’on peut tout dire en toute sérénité et qui sera apte, à lui seul, à condenser les douleurs et les plaisirs dans des titres sulfureux et apaisants. Une révélation à ne surtout pas manquer.

« Borderland State » de J Churcher est disponible depuis le 9 septembre 2016 chez 37 Adventures.