[LP] Keaton Henson – Kindly Now

C’est un oui massif, doré, éclatant et orné de mille frissons. Un oui qui refuse de dire non. C’est un oui révérenciel. Et tandis que nous buvons ses paroles et absorbons sa musique, ce oui se gorge d’exaltation. Attendons sagement, le ciel peut désormais nous tomber sur la tête. À l’aube de ses tumultes passés, l’Anglais Keaton Henson continue sa douloureuse introspection avec « Kindly Now », son nouveau chef d’œuvre au bord des larmes, somptueux de délicatesse, débordant d’honnêteté et d’amours perdus.

Keaton Henson - Kindly Now

Sa condition n’est pas faite pour ce monde, mais elle lui permet tout de même de se photographier de l’intérieur pour notre plus grand plaisir. « Kindly Now » est enfin l’album le plus dépouillé de Keaton Henson, mais aussi le plus intime, car il est un examen déconcertant de ses amours passés, du rôle de l’artiste et de la confession de sa propre destruction. Contrairement à son précédent album « Birthdays », qui faisait l’état de ses maux actuels, Henson cherche ici à se dépasser, à essayer de faire bonne figure face à l’exigence de la société, à se guérir des troubles qui ont fait – et qui font encore toute sa renommée. Les questionnements existentiels propres à l’auteur ne changent pas, ils seront toujours torturés quoiqu’il advienne. Est-ce volontaire ? Sûrement pas, c’est dans sa nature profonde. Ce remue-méninges ne peut pas être superficiel. Henson ne peut pas jouer le malheureux ou le romantique en carton uniquement pour s’attirer les foules. Son album est bien trop honnête pour ça. Dès les premières notes, nous sommes les témoins de cette confession, déguisée en autocritique, qui s’avérera d’autant plus déroutante tant il nous embrasse dans sa plus forte intimité. Et cette dernière, mélangée à la pudeur du bonhomme, nous fera presque fondre en larmes. Il est rare aujourd’hui de nous sentir en réelle communion avec un auteur, chose relativement courante en littérature. Nous nous approprions sans le vouloir ses états d’âme, nous avançons secrètement avec lui. Nous nous identifions à son parcours. Nous sommes les voyeurs de son art.

Le titre « Alright », premier single de l’album, a été écrit peu après la sortie de « Birthdays » à Los Angeles – ville qui semble être l’influence première de l’artiste pour sa mélancolie mythique, en particulier pour le titre « No Witnesses ». Se débattant avec le compromis de devoir se mettre en avant pour faire la musique qu’il aime, « Alright » décrit cette manière très anglaise de sourire malgré la douleur – ainsi que le sentiment de ne pas changer beaucoup malgré un monde en mouvement. Ce morceau est une introduction éblouissante à l’album, accompagné d’un clip vidéo superbe qui légifère (et dénonce quelque peu) toute l’ambivalence de cette pudique manie. La suite de l’album élargit le champ des possibles de Henson, qui est à ce jour le plus classique des albums de l’auteur-compositeur (lien logique à son excellent dernier projet de musique de chambre « Romantic Works »). Dans pratiquement toutes les mélodies, les instruments – piano, cordes, mélodica, harmonium, cuivres – semblent exténués, comme essoufflés par l’endurance éthérée de son auteur. Le titre « Good Lust » en est l’exemple parfait. Cet effet intentionnel permet de sublimer la retenue si célèbre de Keaton Henson – une musique au bord du précipice. Parmi ces éclats contrôlés, « Comfortable Love » et « The Pugilist » sortent du lot avec leur guitare électrique tiraillée et leurs résonnances de rock électrique (se rapprochant de la musicalité de l’album « Birthdays »), et des surprises électro-vocales viennent rehausser la donne avec « March » et « Holy Lover ». Place au piano-voix, « No Witnesses », « Old Lovers In Dressing Room » et « How Could I Have Known » sont les reines incontestables de cet album. Jamais il n’avait pris la peine d’être calme avec lui-même, posé sur l’enivrante douceur que délivrent ces attendrissantes ballades.

En fin de compte, « Kindly Now » est l’album le plus joyeux de Keaton Henson, celui qui contient le plus de lumières. Mais rassurez-vous – ou non – ce nouveau crève-cœur crèvera toujours autant de cœurs. La balance est loin d’être stable, équitablement répartie entre douleur et paix. À l’image de la couverture, de ce bouillon de peinture rosée où l’on voit se dessiner subtilement la tristesse, la pénibilité de son âme reste intacte. Henson nous manquera-t-il quand son poids mélancolique se sera allégé ? Certainement. La course est loin d’être gagnée… et c’est tant mieux !

crédit : Sophie Harris-Taylor
crédit : Sophie Harris-Taylor

« Kindly Now » de Keaton Henson, sortie le 16 septembre 2016 chez [PIAS].


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Julien Catala

chroniqueur mélomane, amoureux des échanges créés autour de la musique indépendante