Écorché vif et au bord de la rupture, Reuben Hollebon souffle un vent de douleur et de peine sur des plaines folk désertiques et assoiffées. La magnificence des mots devient dès lors, sous nos yeux, la seule source de vie de ces terres abandonnées.

Voir jusqu’où les limites du folk nous mènent, dans le creux de ses mains asséchées, pour une révélation qui nous semblait impossible. Lassé de courir, l’auditeur a parfois l’envie soudaine de poser ses membres endoloris au bord de la route, attendant le salut grâce à un pèlerin solitaire qui acceptera, peut-être, de le porter et de prendre un peu de sa douleur en lui. Ce compagnon d’infortune, c’est, ici et maintenant, le songwriter anglais Reuben Hollebon ; car, avec « Terminal Nostalgia », avec toute la simplicité presque cruelle qu’il donne à entendre, il devient le martyre de jours sombres, acceptant de contenir en lui chaque cicatrice, chaque plaie, chaque tourment. Le disque, formidable exutoire d’une vie de labeur et de sacrifices, se métamorphose immédiatement en réceptacle de la beauté, quelque part entre sueur et pureté salvatrice.
Cherchant dans la simplicité un absolu pourtant inatteignable, le compositeur s’amuse à orner ses harmonies acoustiques d’arrangements menaçants qui sont autant d’épées de Damoclès au-dessus de nos têtes ; à ce titre, « Faces » est aussi orageux que « Before The Flood » demeure plus tendu qu’il n’en a l’air, réverbérant les chœurs dans des tonalités graves qui semblent être des coups de tonnerre lointains. « Braced » et « On & On » nous guident au milieu d’une danse de sabbat, sous des cieux chargés et pluvieux, alliant de faux airs délicats à une atmosphère suspendue, prête à éclater. Le temps de reprendre une respiration bienvenue (« Augustus ») et l’on replonge à nouveau dans ces tumultes qui bouleversent et dérangent. Humains, trop humains ? Non, vécus de l’intérieur et offerts à nos regards, en toute nudité et sans fard. Splendide et meurtri, avant tout.
Au milieu de ces lambeaux de soie à la fois doux et rugueux, le timbre de Reuben Hollebon se fait hanté, possédé par les fantômes d’une existence tout sauf paisible. À la fois compulsif et personnel, celui-ci est constamment proche de la césure, de la rupture avec une réalité qui semble trop difficile à porter. Mais sa justesse n’a d’égale que la force avec laquelle graves et aigus, vibrants, deviennent en un instant profondément proches de nos dérives. Alliant l’image du poète maudit à celle, plus libre, de l’artiste sûr de lui et volontaire, le musicien prend les vagues en plein visage mais se relève toujours, l’âme ensanglantée mais fier et prêt à se raconter. Délivrer de telles chansons avec une si parfaite sensibilité est un tour de force incontournable, essentiel et vital.

Un disque brisé, cassé et recollé en ramassant, un à un, les débris d’un vécu difficile mais à travers lequel, lentement, consciemment, l’artiste apprend et évolue. Remarquable.
« Terminal Nostalgia » de Reuben Hollebon est disponible depuis le 20 mai 2016 chez Bright Antenna Records.
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