[Interview] The Animen

Si The Animen ne vous dit rien, sachez juste que ce jeune groupe suisse a réalisé son second album aux côtés du producteur d’Alabama Shakes. Et qu’il a ouvert pour Last Train. Et que, sur scène, ça vous en met plein la vue ! Comme personne ne sait mieux parler d’eux qu’eux-mêmes, nous avons rencontré les quatre membres du projet pour qu’ils vous ouvrent les portes de leur univers rock’n’roll à souhait.

crédit : Julien Depreux
crédit : Julien de Preux
  • Votre nouvel album s’intitule « Are We There Yet? » Vous référez-vous à un lieu ou une époque précise ?

Théo Wyser (chanteur et guitariste) : Alors pas du tout ! « Are we there yet? », c’est ce que disent les gamins dans les voitures : « C’est quand qu’on arrive ? ». Pour nous, ça traduit le côté impatient, ne sachant pas où on va aller, sans but précis de notre musique. Voilà ce à quoi on se réfère. On ne sait pas trop où on va, mais on y va, avec du cœur. C’est vraiment « C’est quand qu’on arrive ???? ». T’es impatient, tu ne sais pas ce qui va se passer, mais ça va être super !

  • Les morceaux de ce disque sont particulièrement homogènes, ils s’enchaînent et s’assemblent plutôt bien. Avez-vous cherché à tisser un fil d’Ariane, à construire une histoire tout au long du disque ?

Théo : Comme lesquels ?

  • Surtout à partir de « My Favorite Colour Is You », et les morceaux qui suivent…

Théo : On a enregistré plus de morceaux qu’il n’y en a sur le disque. Et surtout, on a tout enregistré analogiquement ; on a voulu que ça respecte le format d’un vinyle. Ce qui fait qu’à un moment, on a dû faire des choix.

Julien Marty (guitariste) : C’est dix-neuf minutes par face et pas autrement, donc on ne pouvait pas faire plus.

Théo : Ce qui fait qu’il y a des chansons qui n’ont pas été sur le disque. Le disque a son histoire propre. On voulait faire un disque qui soit complètement homogène, construit comme un roller coaster, vraiment, avec des hauts et des bas. C’est quelque chose qui s’écoute de A à Z, et c’est comme ça qu’on voulait raconter des histoires à travers le disque. C’est pour ça qu’il y a des morceaux qui ont été choisis par rapport à d’autres. On ne voulait surtout pas faire une sorte de compilation de morceaux « Pan ! Dans ta gueule ». C’est vraiment un disque à un instant T ; fallait qu’il soit filé, autonome.

crédit : Julien Depreux
crédit : Julien de Preux
  • Comment est né le titre « At War » ? Est-ce sur une dispute de couple ?

Théo : Ah c’est marrant, c’est la première fois qu’on nous dit ça…

Julien : …mais ouais !

Théo : Tu t’es engueulée récemment avec ton copain ? Ou tu as une amie qui s’est engueulée récemment avec son copain ?

  • Non ; enfin, je ne lui ai pas fait écouter ce morceau…

Théo : Haha, merci de ta franchise ! Bah fais-lui écouter.

Julien : On a tous un rôle différent. C’est Théo qui a écrit les paroles. Robin et moi, on s’est retrouvés dedans, alors qu’à la base, je crois que pas du tout.

Théo : Nan, en fait, pour moi ce morceau est vraiment écrit pour les travailleurs de l’ombre, les petites gens qui continuent à faire des choses sans que personne n’en ait rien à foutre et qui ont complètement des vies parallèles. On ne s’imagine pas qu’ils ont des incidences sur la vie des autres.

  • Et du coup, le clip serait, par exemple, sur les projectionnistes ?

Julien : Oui, en seconde lecture ; mais pour nous, dans le clip, ce sont vraiment des gens qui regardent ce qui se passe à l’écran alors que t’as quatre larrons, à côté, qui sont en train de mouiller la chemise pour juste rendre l’image muette vivante. Mais c’est marrant, je repense juste à toi quand tu nous a présenté le texte.

Théo (à Julien) : Mais tu vois, je peux comprendre sur l’histoire de couple.

Julien : Oui oui, ça marche aussi.

  • Comment avez-vous rencontré Andrija Tokic (NDLR : producteur d’Alabama Shakes) ?

Théo : On lui a écrit avec l’Internet mondial !

Julien : On a écouté le premier album, « Boys & Girls », d’Alabama Shakes, et on a vu son nom derrière l’album.

Théo : Avec le premier disque, on avait énormément tourné, on commençait à écrire le deuxième disque et à nous interroger sur le choix du producteur. Et on était tous unanimes sur le disque d’Alabama Shakes, le premier. Et, très bêtement, on lui a écrit un mail, ne sachant pas qui il était. Enfin, vraiment en pensant qu’il allait dire non.

Julien : La seule carte de visite qu’on avait était cet album.

Théo : Et on a écrit : « On est un groupe de Suisse, voici nos démos ! », et on a tout envoyé. Et il a simplement dit « Oui » en fait. Et ça s’est passé aussi simplement que ça.

Julien : Il a littéralement écrit « OK ».

  • Et, du coup, cette rencontre a eu une incidence sur votre création ?

Théo : Bien sûr ! Alors, déjà, il faut s’imaginer un studio qui n’est pas du tout un studio. Un peu comme une agence d’assurances : c’est vraiment son petit univers et sa façon de fonctionner. Et nous, on est arrivé avec nos grands souliers ; ou plutôt nos petits souliers, parce qu’on était aux États-Unis. Mais comme la bicoque est vraiment petite, et qu’il a son système, on était tout de suite très à l’aise et ça s’est passé tellement naturellement. C’était vraiment une relation où il était le cinquième Animen, d’une certaine manière.

Julien : On s’est retrouvé à être vraiment le matériau brut ; et puis, y avait ce mec de là, dont le boulot était de prendre les musiciens et d’en faire un album. Nous étions son matériau, et lui était notre orfèvre.

Théo : Notre orfèvre ? Oui, c’est ça, tailler des diamants ! Après, dire qu’on était des diamants, c’est un peu prétentieux. C’est aussi quelqu’un qui capte très bien les choses, qui nous consacre énormément de temps ; mais vraiment, les musiciens sont son matériau de base. Il en voit énormément, et de très bons.

Julien : C’est quelqu’un qui donne beaucoup.

Théo : Ouais, ce sont vraiment des heures et des heures de studio, mais tout se fait naturellement. Il ne faut pas l’imaginer derrière une glace, faisant : « OK, c’est bon ! ». C’est plutôt : « Non, non, non, on la refait ! ».

Julien : Il va te dire quoi et comment. Ce n’est pas le mec au gros cigare sur son fauteuil…

Théo : …en train de compter les billets.

crédit : Julien Depreux
crédit : Julien de Preux
  • Qu’est-ce que vous écoutiez quand vous étiez ado ? Est-ce que cela vous a influencés sur ce que vous faites maintenant ?

Théo : Non, mais moi, j’ai l’impression d’être toujours un peu ado, donc je ne peux pas vraiment répondre à la question.

Julien : On commence à déprimer…

Théo : Toi, tu écoutes quoi ? The Animen est la bonne réponse, déjà.

  • Euh… ouais, déjà ; sinon, pas mal de rock et un peu de rap français…

Théo : Et des noms de groupes ?

  • Au pif…

Théo : Au Pif, c’est pas mal comme groupe de rap… Non ? Ça ne fonctionne pas ?

Robin Schneider (bassiste) : Heureusement que tu ne fais pas carrière dans le rap !

Théo : Tu sais, les choses sont ainsi faites. Avoue qu’Au Pif est un bon nom quand même, non ? Non ? Bon, écoute, je vais le garder pour moi et pour toi, Benoît !

Julien : Et donc, au pif, des noms comme ça ?

  • Euh… Slaves, un type qui s’appelle Vald…

Robin : Ah oui ! On l’a croisé y’a pas longtemps.

  • Et vous, qu’écoutiez-vous ?

Théo (à Julien) : T’inquiète, on peut totalement l’avoir, avec du style !

Robin : Jazzy Bazz, mon gars ! En fait, ado…

Théo : Disons que ce qu’on fait maintenant, c’est vraiment ce qu’on écoutait adolescent. C’est comme ça qu’on s’est construit et on n’en a vraiment pas démordu, c’est vraiment une musique. Mais qui nourrit aussi tout le hip-hop…

Julien : C’est vraiment tout le RnB des années soixante.

Théo : Mais ce n’est pas le RnB de Beyoncé, mais qui l’a influencé.

Robin : C’est ce qu’on n’a pas retrouvé à l’époque où on était ado, en fait. Mais plus tu creuses, plus tu trouves… c’est un puits sans fond !

  • Qu’est-ce qui vous a poussés à vous tourner vers la musique ? Un album, un concert, un film ?

Théo : C’est l’ennui.

Julien : Euh, personnellement quand dans les Blues Brothers, ils voient la lumière et disent « l’orchestre ! ».

Théo : Ouais, mais c’est de l’ennui, de la frustration, donc du rock’n’roll.

Robin : Moi, c’est aussi les premiers concerts : de voir les gars sur scène, vraiment quand t’es jeune ado, ça donne envie.

Julien : C’est quoi les premiers concerts qui t’ont marqué ?

Robin : Mon premier concert à L’Usine (NDLR : salle de concert de Genève) ; j’sais pas, c’était du punk rock, mais c’est pas le style qui est important. Il y avait ce côté complètement dingue de huit cents personnes compactées dans une salle, qui bougent au même moment, entraînées par des mecs totalement allumés sur scène. J’ai trouvé ça génial ! On m’avait déjà emmené à des concerts de musique classique ; ce n’était pas le même truc, c’était un peu « Putain, c’est long ! », même s’il y a des trucs très beaux.

  • Cet album sonne plus 60’s et finalement, on retrouve, moins de morceaux intemporels à l’instar de « My Pretty Ballerina », non ?

Julien : Pour le son, c’est juste qu’on a enregistré en analogique, sur bande et avec du vieux matos. On voulait faire un album de rock’n’roll ; et puis, on ne voulait pas de triche. Et chez ce mec, le matos est entièrement des années soixante. Alors après, le disque a été masterisé, il sort sur CD et vinyle. Avec l’enregistrement sur bande, de manière fréquentielle, tu réduis… enfin, ce n’est pas numérique, ça ne correspond pas aux données d’aujourd’hui.  La sonorité rappelle une époque, mais notre façon de jouer et de composer est actuelle. Quand j’écoute cet album, pour moi, on a fait un album de rock et il est d’aujourd’hui. Si tu me dis qu’on sonne comme un album des années soixante, c’est réussi, c’est qu’on a fait un truc qui est juste : un album qui sonne, quoi.

Théo : Et ce qui est encore mieux, c’est que, sur le premier, si je traduis ce que tu dis, il y a moins d’homogénéité que sur le deuxième. Celui-ci est vraiment un objet en entier, et ça, c’est une totale réussite pour nous. On avait commencé l’interview en parlant de morceaux qui ont sauté, où l’homogénéité était moins lisible. Le premier disque est plus des aplats de ce qui a été quatre ans de morceaux, de tournées, de concerts ; et on ne les a pas lancés comme ça, mais c’était notre premier studio. Et c’est surtout quatre ans de musique à faire un premier disque avec le premier studio.

Julien : Il y a un truc hyper drôle sur le deuxième : quand on a débarqué là-bas et qu’on a enregistré avec Andrija, on était dans une espèce de communauté de chiés de musiciens et qu’on n’avait pas l’impression de faire un truc de rétro ou vintage. On était dans une bulle avec plein de gens qui faisaient de la musique, comme ça. C’étaient des groupes qui avaient ou allaient enregistrer chez Andrija, c’était une manière de faire de la musique qui était actuelle. C’est comme ça que ça se faisait là-bas, à Nashville, dans ce quartier-là. Quand t’écoutes un album d’Alabama Shakes, t’as pas l’impression d’écouter un album des années soixante ou soixante-dix.

crédit : Julien de Preux
crédit : Julien de Preux

Théo : Bon, on n’est pas dans le dernier Booba ni dans le dernier Coldplay. Et puis, je trouve ça bien, aussi.

Julien : Oui, mais j’écoute un groupe de rock qui est sorti aujourd’hui. Et notre palette de sons touche encore des oreilles aujourd’hui, on peut le faire. Enfin, je sais pas, c’est hyper bizarre… Pour moi, le revival des White Stripes est loin derrière. L’étiquette rétro, c’est fini.

Théo : L’étiquette rétro est déjà rétro.


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Alice Tabernat

Alice Tabernat

Étudiante passionnée par la création musicale et les beaux textes.