Reprenant ses pérégrinations musicales là où on ne l’attendait pas, Johnny Borrell revient avec un disque totalement à part dans un parcours pourtant tout tracé, au cours des années précédentes. À nouveau libre, il nous offre un LP aux doux parfums jazz et cajuns, pour un plaisir coupable et exceptionnel.

Que devient-on lorsque, en pleine gloire, on se coupe soi-même les ailes, afin de reprendre une liberté artistique dérobée par les labels internationaux, par les fausses promesses et la pression de l’argent et de la rentabilité à plein régime ? L’Anglais Johnny Borrell a ainsi, il y a quelques années, décidé de quitter le navire Razorlight, devenu trop imposant pour lui ; un groupe pourtant taillé pour les stades, avec le succès qu’on lui connaît. Une cure de désintoxication et quelques méfaits musicaux plus tard, il nous revient dans un domaine totalement inédit : le jazz, et plus particulièrement les influences New-Orleans, celles-là mêmes qui parsèment le remarquable « The Atlantic Culture », disque osé mais empli d’un bonheur de composition et d’interprétation sans nulle autre pareille. Faut-il y voir la confession d’un artiste que les feux de la rampe ont peu à peu brisé et qui, dans un nouvel élan, revient à des racines plus pures et salvatrices ? La question est posée, et la réponse est forcément positive.
Au fil des pistes, Johnny Borrell réinvente une musique aux doux parfums de safran et d’épices diverses. Que ce soit lors de ce qui paraît être une longue improvisation partie en roue libre (« Swim Like A Star », au titre hautement révélateur de l’état d’esprit du bonhomme) ou à travers un be-bop frénétique et extatique à souhait (« Black God »), l’auteur/compositeur n’a jamais paru aussi serein, bien que poursuivi par ses démons, qu’il essaie d’exorciser grâce aux pratiques vaudous de ses mélodies. Et il semble que cela fonctionne à merveille : « The Ego Song » est un petit bijou de big band qui donne immédiatement le sourire, tandis que « Zazou’s Theme » se fait plus obsessif et expérimental, voire presque psychédélique. L’envoûtement opère et pénètre nos corps, réceptacles d’esprits frappeurs en quête de chair fraîche et de nouvelles âmes à posséder. Et de ne pas oublier de nous faire danser, tels des pantins désarticulés, sur un mambo maudit et insidieux (« Cacambo’s March »). L’album ne cesse de briller et de se répandre, parfois, dans des tourbes collantes et visqueuses, entre noirceur des pensées et harmonies salvatrices. Une dualité évidente, et qui fait autant frissonner de plaisir que de crainte.
De la part d’un homme qui a déclaré, il y a peu, que les radios anglaises étaient « trop conformistes », une telle manière de se dégager de responsabilités mainstream encombrantes pour revenir à une pureté créative totale relève du défi autant que du miracle. Et pourtant, rien n’était acquis, tout était à refaire ; mais avec « The Atlantic Culture », Johnny Borrell et ses indispensables Zazou se fait plaisir et nous fédère avec honnêteté et sincérité. De tels opus sont destinés à être écoutés encore et encore, afin d’en savourer chaque délice, chaque goût, chaque saveur. Tout en sachant que le menu sera, forcément, très relevé ; mais on accepte sans hésiter de sentir nos papilles et nos cerveaux se mettre à bouillir sous l’effet de ces piments artistiques ravageurs.

Le disque ne plaira pas aux fans de Razorlight, c’est un fait. Par contre, il faut impérativement saluer cette performance inoubliable, ce don de soi intime et fort qui nous est ici offert. En attendant que le Baron Samedi vienne réclamer son dû…
« The Atlantic Culture » de Johnny Borrell and Zazou est disponible depuis le 8 avril 2016 chez Atlantic Culture Records.
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