Le songwriter parisien Paul Winslow, loner magnifique, signe avec son premier album un parfait objet de fascination extatique, fulgurant de bout en bout, où les larmes ne sont jamais très loin. La qualité des recherches harmoniques et la luxuriance des arrangements font de « Tears Behind The Stars » une épopée impressionnante, sans relâche, et disons-le, sans équivalent dans le pays.

D’un tube vide et sans fond, vous ne ferez jamais qu’un cylindre. Bien plus qu’une succession de tubes, « Tears Behind The Stars » enferme en lui-même une collection de véritables classiques. Dix-huit « synth-phonies » organiques à forte teneur en pouvoir addictif, au dosage complexe et long en goût que seuls détiennent les albums de maîtres.
Vocoders tempérés et hauts en couleurs, delays à tiroirs mettant en abyme nos souvenirs, effets spéciaux sensibles, audaces sans limite à l’intérieur de son vaisseau fantasque et hautement introspectif : Paul Winslow compose des lignes de chants sur mellotrons moelleux à vous faire fondre, soutenues par des claviers conquérants ou filtrés derrière des hublots déformants (l’envol majestueux de « Little Gloomy Friend »), accueillant des chœurs célestes suspendus au-dessus de jardins britanniques, baignés d’une pluie fine (l’irrésistible « I Should »).
Vif et inventif à tous les étages d’un habitacle ouvert à 360°, dès le lancement du « Lord, Where Have You Been? » à la sauvagerie percussive, Winslow s’est équipé de multiples moteurs à réaction, aux combustions à la fois immédiates et laissant derrière elles des fumées profondément tenaces (« She’s Bizarre »).
Des bandes-son comme « I’m Fallin’ in Love » sont autant de capsules spatiales habitées, faisant scintiller les éclats réinventés d’un Swinging London des temps modernes. Le tour de force tentaculaire du poly-instrumentiste emporte avec lui ses références, d’une présence telle qu’il pulvérise sur son passage des météorites électro-pop par centaines, aux habillages factices et intérieurs clonés.
Pour aller aussi loin, nul doute qu’il faut venir de loin : vitaminée aux late sixties, l’une des grandes modernités de Winslow réside en sa capacité à transfigurer la pop vers les bordures de l’abstraction, sur ses propres espaces fantasmés, injectant à ses rythmiques des entrechocs sonores inédits. Dans ces coffrets or aux allures de manifeste, Winslow réalise ainsi une double performance : le savoir-faire impeccable d’une pop-song, mais aussi le fait d’imposer une identité immédiate à sa représentation intime et grandiose de la pop.
La route stellaire du « Cosmic Sailor » ouvre avec génie la voie à un « Instant Mambo » solaire, happant l’ombre d’un Lennon, levant un pont de Roubaix improbable au-dessus de la Manche pour la traversée des Kinks (« I Should »), ornée de faisceaux créatifs pour un clubbing sexuel (« Waiting for a Sign »), la moiteur garage de « Bright and Dangerous » ou la morsure d’un « Let Me Down » aux surprenantes cascades de piano, sur fond de fin d’acte baroque. Outre la beauté des compositions, c’est aussi dans son talent d’homme-orchestre et d’arrangeur hors-normes que Paul Winslow se montre incroyable : la mise en sons sidérale est sidérante de minutie, débordant d’ingéniosité en sous-couches, appelant à chaque pièce les textures et collages si parfaits qu’il ne semblait pouvoir en être autrement.
« Tears Behind The Stars » touche, de manière allégorique et avec grâce, au mythe du Peter Pan de Barrie, bouleversant par sa mise à distance d’un monde adulte qui finirait de tuer l’imaginaire de l’enfance : « All I ever wanted is just another land », du majestueux « Cosmic Park », résonne alors de façon poignante, comme la désillusion amorcée d’une vie confrontée aux nouvelles technologies. Toute la grandeur d’un nouveau pan de la pop se tient ici : dans l’élégance et le trouble de cette mise à distance de la souffrance, sous des abords vivaces et colorés. Winslow touche ainsi au cœur même de la chose pop.
De sa chanson « Till I Die », Brian Wilson* confia : « Je voulais que la musique reflète la solitude d’un radeau au milieu du Pacifique. Je voulais que chaque note sonne comme si je disparaissais dans l’immensité de l’univers. « Till I Die » fut ma carte postale à destination du monde extérieur. La chanson résume tout ce que j’avais à dire à l’époque. »
On se prend alors à rêver : pour peu que la France soit prête à accorder à Winslow la place qu’il mérite et qu’elle ne se tienne pas à des années-lumière de talents aussi vrombissants, parions que les cartes postales en forme d’étoiles que Winslow lance d’en haut seront reçues et entendues à temps.

*Extrait de « Les Beach Boys ou les bonnes vibrations de l’été sans fin » de Jean-Emmanuel Deluxe, à paraître chez Actes Sud.
« Tears Behind The Stars » de Paul Winslow est disponible depuis le 1er décembre 2015.