Après un mois de janvier traditionnellement calme pour les concerts à Lyon, la saison musicale live reprend de plus belle en cette deuxième moitié de février, qui s’annonce particulièrement chargée, pour peu que l’on se donne la peine de dénicher les concerts et les salles les plus intéressants de moment. Ce samedi soir, c’était donc au Sonic qu’il fallait se déplacer pour assister à une expérience sonore rare et intense, en présence de deux one-man bands reliés par une même recherche de sonorités orientales et contemporaines dans leur approche de la musique psychédélique ou électronique.

Ce fut tout d’abord Sathönay, groupe local déjà aperçu au Sonic l’an passé en première partie de l’extraordinaire Jozef Van Wissem. Contrairement à ce concert pour lequel deux musiciens étaient sur scène, c’est seul que se présente à nous Nico Poisson, aka Sathönay (qui officie également parfois en trio), accompagné d’un saz – un luth que l’on trouve à l’ouest de la Méditerranée – amplifié et connecté à diverses pédales d’effets, ainsi que d’une boîte à rythme. Il joue en tout neuf morceaux, parfois enchaînés comme un seul, sur lesquels les sonorités orientales traditionnelles s’insèrent dans un rock psychédélique tantôt très folk, tantôt plus énervé et gorgé de saturation et de fuzz. La reverb et la delay sont deux autres effets presque constants, tant sur l’instrument que sur la voix, qui parcourt un registre nasillard typique des chants traditionnels grecs ou arabes, sorte de mélopée hypnotique devenant, au besoin, nettement plus grave et rauque. En grec (sur « Domicilio » ou «Στην υπόγα ») comme en anglais, par exemple lors d’une remarquable reprise du « Song to the Siren » de Tim Buckley dans la version de This Mortal Coil, Nico Poisson nous emmène avec lui dans un univers volontiers planant et méditatif, souvent poignant. On regrette simplement l’utilisation parfois abondante d’une boîte à rythme pas forcément nécessaire et qui casse un peu la magie organique créée par le son si particulier du saz, qu’il maîtrise par ailleurs remarquablement.

À cet égard, son jeu à une main sur « She » est intéressant, tout comme les parties solo de la fin de « Hey Ma, I’m Your Dad », dernier morceau joué et dont les sonorités se rapprochent fortement d’un freak folk à l’ancienne, parcouru d’un bourdon rappelant un orgue imaginaire et obtenu via les pédales d’effets. Quelques autres moments évoquent les pages les plus « indiennes » des morceaux acoustiques de Led Zeppelin, époque « Black Mountain Side » ; tandis que, sur d’autres chansons, Sathönay effectue d’intéressants loops sonores de percussion avec la caisse de son saz pour créer un mur du son, ou encore stupéfait le public en utilisant sa propre salive pour faire couiner, avec ses doigts, cette même caisse et en tirer des sons uniques et gémissants.
Après une courte pause et devant un Sonic qui affiche complet (le concert a lieu à guichet fermé), le musicien libanais et établi à Montréal, Radwan Ghazi Moumneh, l’homme derrière Jerusalem in My Heart, s’installe tranquillement au milieu de ses instruments. Instruments qui se résument à un mini synthé, des pédales, un looper et une sorte de guitare ou de luth oriental qu’il touchera assez peu durant le concert. Ne connaissant pas son travail studio et n’ayant eu que des échos de ses collaborations musicales (avec Sunn O))), par exemple) ou audiovisuelles (avec Godspeed You ! Black Emperor), j’arrive au concert sans a priori, intrigué par l’imposant dispositif de projection qui occupe une partie du fond de la salle. Car tout le concert sera accompagné d’une triple projection de films en 8mm, pour créer une atmosphère étrange et psychédélique parfois menaçante en parfaite adéquation avec les compositions hypnotiques et fascinantes de Radwan. Du concert en lui-même, il y a finalement peu de choses à dire : n’ayant pas de setlist écrite et les morceaux étant souvent en arabe, il est difficile de garder une trace précise que ce qu’il a joué, et je me laisse donc porter au gré des ambiances et genres qu’il traverse durant trois quarts d’heure assez riches et stimulants.

La prestation commence dans le noir, sur fond de projections d’yeux dessinés dans des mains stylisées, par un morceau que Radwan, chante a capella avec un peu de delay et des mélismes caractéristiques des techniques de chant traditionnel oriental. Le titre prend plusieurs fois une ampleur presque colérique lorsqu’il se met à crier et se frapper la poitrine, et rappelle quelque peu certaines tentatives étranges du musicien Nosfell, pour ceux qui le connaissent. Les choses s’emballent nettement sur le morceau qui succède à cette curieuse introduction, puisque, sur un fond de bande sonore enregistrée par son sampler, Radwan trifouille sa guitare gorgée de saturation et d’effets et en tire peu à peu un effarant mur du son violemment psychédélique, à la limite du noise mais toujours empreint de sonorités arabes. Les pionniers (pourtant suédois) de Pärson Sound ne sont pas très loin de ce morceau très impressionnant et qui hérisse rapidement mes poils ; pendant qu’à l’écran, la pellicule est carrément en train de se consumer. Puis il nous gratifie d’une pause presque dansante et très électronique où des beats marqués sont loopés à mesure qu’il trifouille son mini synthé en chantant en arabe.
Suite à cela, Jerusalem in My Heart rend un hommage plus humble et direct à ses racines en interprétant un bref mais superbe solo de son instrument traditionnel avec un son plus acoustique et naturel, accompagné de samples océaniques et d’images de la houle sur les rochers. Une belle petite rêverie, rapidement perturbée par l’arrivée d’un bourdon au synthé qui fait décoller le morceau vers des sonorités plus électroniques et agressives, avant de s’arrêter brutalement. Le sommet d’intensité du concert est atteint juste après, lorsqu’il joue un titre qui va clouer tout le public sur place, entre malaise, stupéfaction et admiration. En effet, à grands renforts de bruit blanc et de saturation dans le micro, le musicien s’enfile un tube relié à un ampli au fond de la gorge et avale littéralement la moitié de son micro pour créer des sons uniques de râles gutturaux à moitié étouffés et perturbés par la difficile déglutition de sa salive. La performance est juste hallucinante : tout le monde est suspendu à ses lèvres pourtant déjà bien occupées et personne ne sait jusqu’où cela va aller. C’est à ce moment précis, quand la musique se fait abstraite mais prend totalement aux tripes, que le geste insensé qui se déroule devant nous devient limpide : Jerusalem in My Heart est, bien entendu, un projet musical et audiovisuel ; mais c’est aussi une forme d’expression politique d’indignation, un cri de rage et d’espoir. Le parcours musical de Radwan Moumneh est à ce titre intéressant, puisqu’il naît en 1975 au Liban, qu’il fuit avec sa famille au bout de quelques mois, puis grandit au Sultanat d’Oman où il apprend la musique et diverses langues, dont l’hindi à l’école, et débarque à Montréal en 1993. La scène hardcore est à l’époque bouillonnante, et Radwan s’y plonge corps et âme. Il fonde plusieurs groupes, dont un avec le guitariste de Converge, et devient une personnalité importante de ce milieu. Des années plus tard, signé sur le label Constellation Records (Godspeed You ! Black Emperor, entre autres), son parcours cosmopolite se manifeste dans une musique inclassable, à l’énergie et l’engagement punks voire anarchistes, aux influences électroniques et orientales.

Ce terreau d’influences disparates se concrétise sous nos yeux lors d’un intermède bruitiste électronique, puis enfin sur le dernier morceau joué à ce concert et intitulé « Ya mal el sham ». Ses textes évoquent souvent le conflit israélo-palestinien, les guerres civiles du Moyen-Orient et les intifadas ; c’est le cas sur ce morceau viscéral au chant incantatoire et hypnotique, véritable point d’orgue de tout le concert, et qui se termine dans le noir, avec Radwan a capella finissant par murmurer des mantras devant un public médusé. Pour ce moment et toutes les autres décharges d’intensité fascinantes qu’il a su faire émerger, on lui pardonne les excès d’un show autrement inégal et ses postures par trop théâtrales.
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