[EP] David Giguère – La Honte

Prenant le chemin d’une poésie en langue française qui résonne dans les couloirs abandonnés de la pop la plus sombre, David Giguère nous offre, avec son second EP en six mois, un moment de grâce qui erre dans les fonds froids et paisibles d’un genre que peu osent encore emprunter.

David Giguere - La Honte

Difficile de concilier le chant dans la langue de Molière et une pop mâtinée de passages rock doux et ne s’imposant jamais sur l’ensemble d’un titre. Surtout lorsque l’on tente une excursion (pourtant déjà entamée avec un premier EP encore jeune et nouveau) sur des routes lyriques désertiques et abandonnées, autant de vides qu’il faut remplir avec audace et respect. Le Montréalais David Giguère s’essaie pourtant à l’aventure, et avec brio, grâce à son second effort, pourtant baptisé « La Honte ». Et, en se penchant sur des sujets marqués par des relations sentimentales et charnelles tendues et fragiles, il ne cesse de surprendre, de se risquer à un genre en jachère mais qui, grâce à lui, reprend un souffle bienvenu.

Les formats musicaux sont francs et dépouillés, seuls à même d’illustrer des paroles entre cruauté du constat et innocence perdue. D’une électro-pop tendue et noire (La Honte) à des éclats de cordes venant achever le formidable « La Pornographie », le disque revêt pendant vingt minutes des atours intimistes risqués, perdus dans les volutes de fumée d’une rue déserte, en centre-ville, la nuit. Une errance sous un ciel menaçant qui n’éclate jamais, mais demeure pesant et mystérieux (La Durée). Dans un tel chamboulement émotionnel, le piano de « Elle et lui » devient une délivrance, bientôt rattrapée par le caractère désabusé et interrogatif de mots qui se cherchent et se confondent. « J’fais quoi, pendant les jours de pluie ? », s’interroge le compositeur ; un constat sans appel des convictions que charrie cet opus, brisé et lumineux.

Dessinant son désespoir pour l’emplir de colère autant que de rébellion, le chanteur déambule, en quête d’une identité pourtant malmenée tout au long de son périple ; faisant, comme il l’admet lui-même, « du beau avec du noir ». Extrait ultime, qui résume à lui seul la perspective ici envisagée, et qu’il atteint à la perfection. Et, loin de devoir être comparé à d’illustres prédécesseurs comme ce fut parfois le cas, David Giguère suit sa propre voie, marche entre les flaques d’une fausse bienséance pour observer son reflet, Dorian Gray habillé d’une solitude qui lui sied à merveille. Puis, dans une chambre d’écho plongée dans les ténèbres, il se met à nu, sans apparat, mais avec une sincérité à fleur de peau qui fait toute la différence. « La Honte » ? Certainement pas celle de ce poète moderne qui n’a de cesse d’explorer les recoins les plus sombres et inavoués de l’âme humaine ; il peut, et doit, être fier.

David Giguère

Un EP pour lequel il convient de se laisser transporter malgré sa mélancolie inhérente ; car l’effet produit est exceptionnel, et se doit d’être vécu.

« La Honte » de David Giguère est disponible depuis le 16 octobre 2015 chez Beaucoup Music.


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Raphaël Duprez

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