Un premier LP aux relents électrisants de punk et de surf rock, où il fait bon glisser entre les rochers de lave guitaristiques et les éclats d’obus de percussions en roue libre.

Tout commence par des accords sobres, presque cachés derrière une voix et une batterie omniprésentes et en écho. Et pourtant : ça part vite, très vite, sans contrôle possible. Et ça continue sur la lancée pour ne plus nous lâcher. L’album éponyme des Bruxellois de Mountain Bike est sans concession, sans fioriture inutile mais débordant d’une énergie peu commune et admirablement bien pensée. Car sous ses atours bordéliques où le plaisir se frotte constamment à la sueur, sous ses apparences d’orgasme sonore non identifié, le disque est avant tout un appel au vice plus qu’à la vertu. On n’a pas le temps de voir loin, de chercher ce qui pourrait apaiser la force de ces onze titres assumés comme autant de plaisirs tout sauf coupables. Ils nous font du rentre-dedans, en cassant quelques dents au passage. Mais on en redemande ; plus c’est long, mieux c’est, comme dit l’adage.
Ainsi, quand le quatuor, après une introduction lourde de sens et parfaite pour montrer ce qui nous attend, apaise les mœurs et les esprits pendant quelques précieuses minutes (I Lost My Hopes (In Paradise)), c’est pour mieux dérouler le tapis rouge couvrant le sol d’un club où fumigènes et transpiration collent à la peau et aux planches. Furieusement garage (Everything But A Gift, Cigogne) et marchant parfois sur les traces encore fumantes de Pavement (Is It All About Money?), ils enchaînent les paniers à trois points, mettant tous les opposants d’accord sur l’échec de leur(s) défense(s). Allant jusqu’à offrir deux moments de bravoure totalement antinomiques mais aussi entêtants que les méfaits d’un groupe rock ayant abusé des boissons énergétiques ou de toute autre forme d’excitant (Torture, Japanese Guitar), ils ménagent leurs effets pour mieux faire jaillir leurs envolées dans un magma en ébullition, répandant les cendres fumantes du punk sur des mélodies accrocheuses et gigantesques, sans temps mort mais avec une constante affection pour le bruit maîtrisé.
Certains s’amusent, d’autres se donnent à fond et sont en eau des premiers accords au dernier coup de cymbale. Mountain Bike va encore plus loin, déréglant les saturations pour n’en garder que la puissance harmonique la plus pertinente, mettant le chant en avant, sur la ligne de front, avant la bataille. Et pendant, également : car cette lutte contre la morosité, ce besoin urgent d’exulter et de faire fondre les visages des plus réticents suinte et goutte, régulièrement mais jamais mécaniquement, des murs de ce bâtiment sonore qui s’effrite et que l’on attend d’abattre. Pour le plaisir et à grands coups de masse. On ne saccage pas, chez les Bruxellois : on frappe un grand coup, puis un autre, pour déconstruire les fondations du rock et rebâtir des maisons dans lesquelles les stroboscopes exultent, l’alcool coule à flots et les corps ondulent. Soit par envie d’exploser, soit parce que certains des invités se sont coincés les doigts dans les prises des amplis. Les volts traversent les muscles, on reste collé aux engins sans pouvoir s’en décrocher ou se libérer de l’emprise de ces décharges musicales inépuisables. Mais qui aurait envie de s’arrêter et de retourner à la banalité du quotidien après une telle expérience ? Pas grand monde. Voire personne.

Intelligent et obsédant, avec juste ce petit grain de folie nécessaire à l’extase échevelée des meilleurs moments de jubilation, « Mountain Bike », l’album, est une remarquable carte de visite pour un groupe qui n’a pas fini d’aiguiser ses sonorités sur le fil des pierres lisses de la puissance noisy. Celle-là même qui, mine de rien, commence à se refaire un nom dans le petit monde indépendant et sulfureux du rock européen. Pour transcender les frontières, autant sortir l’artillerie lourde.
« Mountain Bike » de Mountain Bike, sortie le 27 janvier 2015 chez Humpty Dumpty Records / La Baleine.