[LP] The Dodos – Individ

Moins de deux ans après son précédent album, le duo américain revient et branche les guitares sur des courants électriques alternatifs, mais bienvenus et surprenants.

The Dodos - Individ

Il y a des albums dont on reconnaît presque immédiatement l’impact, avant de pouvoir les éplucher, les manipuler, les écorcher sur nos platines pour mieux nous en délecter. Des chocs auditifs, en apparence innocents mais au pouvoir obsessif immense, ce qui se dévoile au fur et à mesure des écoutes. The Dodos nous a habitués à vivre de tels instants au fil des productions, naviguant entre rock, pop parfois et une touche expérimentale subversive et passionnante. Et alors même que l’impression de ne jamais tourner en rond grâce à eux se révèle une évidence depuis bientôt dix ans, son nouvel album, « Individ », débarque sans crier gare. Les musiciens ont cependant une longueur d’avance sur ce qui pourrait leur être reproché par les médisants ayant de nos jours une fâcheuse tendance à considérer que la majorité des groupes actuels ont l’habitude de tourner en rond ; là où certains calment le jeu, The Dodos laisse sonner les amplis à fond et les adapte, à grands coups d’arrangements venimeux et subtils, sur des mélodies neuves et matures, précises et frappantes. Un disque à part dans une discographie sans faille, mais nécessaire dans la progression créatrice du duo.

Reprenant les prémisses de leur effort précédent, les musiciens s’enfoncent dans la saturation et parviennent à la rendre aussi mélodique que percutante. Qu’elle se lance dans des divagations mathématiques remarquables (Precipitation, sans concession) ou se calme tout en gardant une envie d’en découdre contenue, mais omniprésente (Competition), qu’elle se dissimule sous des larsens discrets, mais apportant une touche sensorielle aussi intéressante que vitale (Darkness), ou encore qu’elle répande de troublants effets subtils et entraînants (Goodbyes and Endings), la musique actuelle de The Dodos s’étale sur les pierres chaudes du rock avec, en parallèle, un besoin constant de réinventer le genre que seul le groupe paraît à même d’accomplir. Donnant un sens à chaque pérégrination en caressant la distorsion pour la rendre toujours plus mélodique (Retriever, Bastard), ces magiciens sonores frappent tout en frôlant les neurones, exhibent tout en gardant une retenue et une délicatesse qui leur sont propre. Et lorsqu’il s’agit de donner fin à la cavalcade sensorielle que le disque donne à partager, les essences incisives et envoûtantes prennent toute leur saveur dans une conclusion incroyable de maîtrise et d’émotions diverses et cognitives (Pattern/Shadow).

Ainsi, en ajoutant une pincée de sauvagerie harmonique restant particulièrement audible et donnant à l’ensemble un sentiment de menace dans la plénitude de chaque titre, les Californiens exultent et se laissent aller à un plaisir qu’on ne leur connaissait pas encore ; mais que l’on pouvait cependant soupçonner. Car il n’aurait pas pu en être autrement, finalement : il fallait bien que ces guitares et rythmes parfois martiaux prennent toute leur dimension, aussi bien sur album que sur scène. Mais le travail a été long, savamment pensé et de longue haleine, afin de parvenir à un résultat qui dépasse les attentes et remporte une victoire sur l’anticipation qui aurait été trop restrictive, haut la main. « Individ » est lumineux tout en contenant une touche d’encre noire dans des chansons sur lesquelles voix et chœurs conjuguent la douceur et l’interrogation, la menace et la beauté. Plutôt que de rester ancrés dans un style qui leur va pourtant si bien, voire dans le langage originel qu’ils connaissent à la perfection (au point d’être libres d’en faire ce qu’ils veulent), les membres du groupe permettent à leurs idées les plus savantes et maniaques de prouver toute leur signification au fil de neuf titres téméraires et à la construction parfaite. Tant et si bien qu’on ne sait plus quoi faire dès que le disque s’arrête : s’inspirer de ses élans dramatiques et énergiques, ou l’écouter encore, puis une nouvelle fois, puis sans cesse. Une drogue à la fois douce et dure.

crédit : Chloe Aftel
crédit : Chloe Aftel

Des chroniques de la vie ordinaire menant au songe ; « Individ » développe et enveloppe, mais laisse surtout une empreinte indélébile sur les routes enneigées du rock le plus délicat et profond.

« Individ » de The Dodos, sortie le 27 janvier 2015 chez Polyvinyl Records.


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Raphaël Duprez

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