Coup de poing au ventre aussi violent que la plus frappante des émotions, Club Meds marque au fer rouge et fait tituber avant de nous étreindre pour mieux nous achever.

Un traumatisme crânien. Un coup sur la nuque qui nous fait voir mille étoiles et paralyse la respiration, entre semi-conscience et constat de l’incapacité à bouger. Une gifle qui laissera une marque sur la joue et une chaleur cuisante sur la peau pendant quelque temps. On perd pied, on sent que la chute est imminente ; mais on traverse avant tout ce moment de flottement, cet instant précis pendant lequel plus rien ne compte, entre le geste lui-même et ses conséquences. Alors qu’on ne sait pas encore ce qui vient de se passer et qu’on va bientôt en tirer les conséquences. Il n’y a plus rien, à part cette ivresse du coup porté qui voile le regard. Cette plénitude avant la douleur. « Club Meds », nouvel album de Dan Mangan ici accompagné de ses compatriotes de Blacksmith, nous fait éprouver ces secondes avant la chute, ces quelques bribes d’un temps qui se suspend et nous immobilise. En onze titres ombrageux, complexes et sensibles, le compositeur canadien amène autant à la réflexion qu’à l’écoute active de morceaux intelligents et dont le moindre détail est soigné et ciselé, visant rien de moins que la sensibilité la plus frissonnante et envoûtante.
On a ainsi la sensation de pouvoir toucher les chansons alors qu’elles se glissent sous notre peau et nous pénètrent les sens pour mieux les capter, les électriser. Entre les élans rappelant l’inédite rencontre des obsessions mélodiques des premiers ébats de Peter Gabriel (Offred, Forgetery) et les délicatesses souffreteuses d’un rock en perdition dans le trou noir d’arrangements classieux et fascinants (A Doll’s House / Pavlovia, Club Meds), l’artiste et ses acolytes ne laissent aucun détail au hasard et façonnent leurs harmonies et instrumentations comme des potiers obsédés par le sens de la perfection, caressant toute aspérité pour mieux la fondre dans l’argile d’une musique aux multiples formes. Invitant des sonorités plus artificielles, mais toujours au service d’une envie inépuisable de créer avant tout la beauté froide d’une figure musicale féminine merveilleuse (Pretty Good Joke), Dan Mangan + Blacksmith (puisqu’il s’agit bien ici d’une seule et même entité) sculpte, sachant que l’exposition qui s’annonce se doit de transmettre aussi bien des états d’âme que la sensualité froide des compositions. Les sentiments bruts submergent et invitent l’auditeur à pleurer sur le linceul sobre et vaporeux d’un moment de perfection absolue (War Spoils), sommet parfait d’un disque incomparable et jamais entendu auparavant.
Sans chercher à dépasser une composition riche et tendue, Dan Mangan pose une voix tout en retenue et délicatesse sur ces instruments qui sont le réceptacle d’évocations éphémères, mais pourtant constantes de troubles, d’anxiétés enfin domptées et rassurantes. Ce qui donne cette impression originale et déstabilisante de ne jamais entendre la même voix, mais au contraire de découvrir les multiples personnalités d’un artiste en quête d’absolu, manipulant autant la perfection que l’immédiateté et l’urgence. On sent transpirer les heures de réflexion et d’émotion qui ont abouti à un album intense, où la lumière se marie à la marée noire des sentiments refoulés sans que cela soit à aucun moment choquant ou hors de propos. Plutôt que de paraître, les chansons dépassent les attentes, surmontent les obstacles et tranchent dans le vif de nos cœurs dont les battements s’interrompent, tant l’adrénaline pulse et devient incontrôlable. On n’est cependant jamais dépassés par les événements ininterrompus qui se déroulent devant nos yeux et en nous, ces crises d’apoplexie après lesquelles il faut un certain temps pour reprendre notre souffle. Éprouvant et incroyable, splendide et sans temps mort, Club Meds est une révélation aussi jouissive à la première écoute que remarquable lors de toutes celles qui vont irrémédiablement suivre.

Un album qui laisse pantois et sans voix, qui fait exploser les ressentis épidermiques au travers de délicieux frissons et provoque incontestablement l’euphorie et le plaisir ultime en parcourant tous les membres de nos corps, tous nos sens en alerte. D’ores et déjà, l’un des meilleurs disques de l’année 2015 et, osons le dire, de la décennie.
« Club Meds » de Dan Mangan + Blacksmith est disponible depuis le 13 janvier 2015 chez City Slang.
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