[LP] Perfume Genius – Too Bright

On connaissait son parfum, on en avait oublié sa portée. Révolté et désormais adulte, Mike Hadreas livre avec « Too Bright » un album d’une beauté exceptionnelle.

Perfume Genius - Too Bright

Il pouvait se rater. Il pouvait prétendre dire beaucoup et en penser moins. Il pouvait se renfermer, comme il sait le faire, sur ses éternels malaises qui sont maintenant inconditionnels. Mike Hadreas pouvait aussi viser moins haut sur les pans de l’émotion, peser moins lourd sur la beauté de ses mots, aller moins loin tout simplement. De ses cheveux cirés, de sa stature de préraphaélite, de son top aux mille facettes, on ne retient que la brillance de sa magnificence. Et si le temps était à la souveraineté, on lui tirerait certainement notre révérence.

On le sait, et son confrère Chris Garneau ne dira pas le contraire, une partie de leur convoitise vient de leur fragilité. Que ce soit un jeu ou une sorte de démagogie qui permet d’attirer l’attention, les effluves déchirants que touche l’enfance permettent à ces grands traumatisés de miser sur le j’ai-grandi-trop-tôt. De ce fait, tous ces faux-semblants ont au moins le but de servir à quelque chose : écrire des chansons d’une pure beauté. Une beauté un peu malsaine, mais tellement jouissive. On se souvient du sublime titre « Dark Parts », extrait de « Put Your Back N 2 It » qui racontait l’histoire d’un inceste familial commis par son grand-père sur sa mère, et de « Mr Peterson », autobiographique, qui brossait ainsi le suicide d’un professeur après que le monde eut vent de sa liaison avec son élève adolescent. Et dans la même veine, « Too Bright » sème les mêmes similitudes avec les chansons « I Decline » et « No Good », célestes et immorales, fulgurantes et tristes.

Mais le sujet n’est plus là, puisque Mike Hadreas dit maintenant « Je vous emmerde ! ». Il s’émancipe et c’est beau à entendre. Il accepte, il ne veut plus se cacher et proclame sa condition : « J’ai pu me sentir honteux par le passé et j’en ai marre. Si les gens ne se sentent pas à l’aise près de moi, c’est leur problème. Je ne changerai pas. » Même sa musicalité en prend un coup. Cette affirmation se traduit par la forme rock d’une grande partie de « Too Bright » avec en prime des références synthétiques à la John Carpenter, qui donnent à l’album une aura inquiétante et sournoise. Le titre « Queen », bien que sa lenteur soit la marque de son auteur, est le haut lieu de cette nouvelle renaissance. Le rythme y est plus intense, les claviers moins épars et la temporalité plus étriquée. Et quand vient l’heure des déferlantes, stridentes et enrouées, comme « Grid », « My Body » et « Longpig », sa fragilité légendaire de petit coincé s’envole irrévocablement.

Ce ne sera jamais « trop brillant ». L’équilibre est parfait, rien n’est en trop, rien ne manque. Même si ses autres albums de Perfume Genius manquaient de rythme, bien qu’ils trouvent dans leur lassitude la magie nécessaire à l’envoûtement, « Too Bright » est la consécration de son génie. L’album est bref, court, comme le souffle qu’on retient après une gifle, si forte soit-elle.

Perfume Genius

« Too Bright » de Perfume Genius, disponible depuis le 22 septembre 2014 chez Matador Records.


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Julien Catala

chroniqueur mélomane, amoureux des échanges créés autour de la musique indépendante